François Truffaut, l'homme qui était aimé des femmes

Jacqueline Bisset et François Truffaut dans le film “La nuit américaine“, Oscar du meilleur film étranger en 1974
Jacqueline Bisset et François Truffaut dans le film “La nuit américaine“, Oscar du meilleur film étranger en 1974
(image du film)

Il y a trente ans, le 21 octobre 1984, disparaissait François Truffaut. Lui qui affirmait que "faire du cinéma consiste à faire faire de jolies choses à de jolies femmes" occupe toujours une place à part dans le 7ème art. Dans son oeuvre, les femmes ont souvent le beau rôle, c'est à dire le premier. Retour sur la vie amoureuse et mouvementée de ce cinéaste qui fut d'abord un enfant non désiré et mal-aimé.

dans
"Une place particulière"

Trente ans après sa disparition, François Truffaut occupe une place particulière dans le cœur des cinéphiles. L’œuvre de celui qui se décrivait comme un "autodidacte qui se hait" continue d'enthousiasmer des millions de spectateurs. Et pas seulement dans l'espace francophone. Aujourd'hui, à Los Angeles comme à Tokyo, à Johannesburg ou à Moscou, à l'occasion d'une rétrospective ou d'une simple diffusion télé, on déguste un Truffaut comme on s'offre une bonne bouteille, un cru précieux.
C'est que le bougre possédait un univers particulier qui a plutôt bien résisté à l'usure du temps. Ce romantisme affirmé où triomphe cette élégance de sentiment a survécu. Il avait la tendresse parfois violente mais, de films en films, les souffrances de ses personnages relèvent plus de malaises sentimentaux que de balles perdues. On pense à ce mot attribué à Oscar Wilde et qu'il cite dans "Jules et Jim" : "Mon Dieu, épargnez moi les douleurs physiques, je me charge des douleurs morales !"

Les femmes magiques  ?

Truffaut, "voyou aérien, allègre, acéré, qui regarde le monde avec un angle de 360° et plus" (Depardieu dixit) aimait jouer avec les conventions.
Chez lui, toujours, les femmes mènent l'action. Elles sont audacieuses, pugnaces, vénéneuses, déterminées, irrésistibles. C'est elles qui décident et prennent tous les risques.
Les exemples ne manquent pas.
Catherine (Jeanne Moreau) aime Jules et Jim. Elle est une lumière autour de laquelle deux hommes tournent comme deux papillons. Au gré de son tempérament, elle va avec l'un et l'autre, n'écoutant que les battements de son cœur. Dans "La mariée était en noir" (1968) Julie (Jeanne Moreau, toujours) retrouve seule, les uns après les autres, les meurtriers de son époux et se venge. Adèle (Isabelle Adjani), fille de Victor Hugo dans "L'histoire d'Adèle H." (1975) ira jusqu'au bout de la passion pour conquérir le coeur du lieutenant Pinson. Citons également "Le dernier métro" (1980) où Marion (C. Deneuve) a la charge du théâtre de son mari juif qui est caché dans la cave. Situation identique dans "Vivement Dimanche" (1983). Barbara (Fanny Ardant) mène l'enquête et arrive à dénouer l'intrique au mépris de tous les dangers etc. 
Et les hommes dans tout ça ? Eh bien, ils suivent. Pauvres mâles ! Tantôt affolés, fascinés ou piégés dans un tourbillon érotique. Ils se demandent sans cesse : "Est-ce que les femmes sont magiques ?" et nous les voyons se perdre dans le labyrinthe des sentiments amoureux.
En 1958, un an avant " Les Quatre cents coups", le jeune critique, futur cinéaste, notait : "Le cinéma est un art de la femme, c'est à dire de l'actrice. Le travail du metteur en scène consiste à faire faire de jolies choses à de jolies femmes".
Une position qui ne variera guère. Pas de hold-up spectaculaire dans ses films ni de ravissantes idiotes au service d'aventuriers musculeux.
Truffaut aimait les personnages fragiles, maladroits, ambigus, aux sincérités intermittentes... mais toujours en quête d'amour. Pour le cinéaste, l'amour "c'est le sujet des sujets". Il précisera sa pensée  en 1960 : " Il faut renoncer à tout ce qui divise. J'ai une profonde méfiance vis-à-vis de tout ce qui sépare le monde en deux : les bons et les mauvais, les bourgeois et les artistes, les flics et les aventuriers. (...) Il y a toute une veine artistique en dehors du cinéma qui se nourrit de ces sortes d'oppositions. Tenez, dans la chanson par exemple : cette manière qu'a Brassens d'opposer les amoureux aux bourgeois, les flics aux prostitués. Or, tout le monde a besoin d'être aimé, tout le monde a droit à l'amour, à commencer par les bourgeois et les flics".
Et surtout lui.

Affiche du premier film de François Truffaut.
Affiche du premier film de François Truffaut.
Une indifférence haineuse

Tout commence le 6 février 1932. Janine de Montferrand a 20 ans. La secrétaire-dactylo accouche ce jour-là d'un garçon né de père inconnu à Paris. Cette fille-mère place aussitôt le petit François en nourrice. Plusieurs fois, sa grand-mère, Geneviève de Montferrand, est intervenue pour dissuader sa fille d'avoir recours à l'avortement. A trois ans, il vit chez elle et ne voit sa mère que quelques week-ends par mois. Non sans une certaine répugnance. Janine de Montferrand, en effet, l'exècre. Elle ne supporte pas cet enfant, son fils,  à la santé chancelante. Il l'encombre. Chacune de ses visites est un supplice pour les deux. Mais en août 1942, la grand-mère décède. François intègre la maison familiale. Un enfer. Le nouveau compagnon de Janine, Roland Truffaut, a reconnu l'enfant. Mais ce passionné de montagne ne s’intéresse guère au gamin. Entre la mère et le fils s'installe comme une indifférence haineuse. A l'approche des vacances, c'est la sempiternelle phrase qui revient. La mère lève les yeux au ciel : "Mais qu'est-ce qu'on va faire du gosse ?".
Le gamin encaisse. Bientôt, ses parents ne feront même plus semblant. Le jeune Truffaut passera ses week-ends tout seul,  avec parfois quelques morceaux de sucre en guise de nourriture. La maltraitance par l'indifférence. A Noël, de la fenêtre, il aperçoit les autres familles dîner copieusement, s'offrant les cadeaux. Lui reste seul dans le petit trois pièces parisien situé 33 rue de Navarin, au pied de Montmartre. Les parents sont à la montagne avec des amis. Truffaut, qui déteste les sports d'hiver,  fréquente d'autres cimes. Ses copains sont de papier. Des livres. Il doit les lire en silence, sous peine de déclencher les foudres maternelles. Il les dévore goulûment. Adolescent, ce seront les séances de cinéma, au rythme de 3 films par jour, qui meubleront son existence, le jour, la nuit, pendant le couvre-feu, tout le temps.

François Truffaut enfant : “je haïssais maman en silence...“
François Truffaut enfant : “je haïssais maman en silence...“
(DR)
Je n'ai plus de parents

A 12 ans, il découvre le livret de famille. Il apprend que Roland Truffaut n'est pas son vrai père. Seulement son père adoptif. C'est un choc. L'enfant encaisse toujours. Il n'a pas le choix. Ces journées dans l'appartement vide, ces vacances qui "se passaient le plus souvent au bord de la route à regarder passer les voitures", l'enfant les stocke dans le grenier de sa mémoire. Il les agencera pour son premier film, "Les 400 coups", prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1959. Le triomphe du film déclenchera un joli scandale chez les parents. Ils sont choqués par ce premier film, et s'avouent stupéfaits par "tant d'ingratitude".
L'heure est aux règlements de compte. A 27 ans, Truffaut écrit à son père adoptif: "Je savais bien  que je vous ferais de la peine, mais cela m'est égal car depuis la mort de Bazin (critique de cinéma, père spirituel du cinéaste ndlr), je n'ai plus de parents. (...) Il y a eu des moments d'exceptionnelle tension entre maman et moi, comme lorsque j'étais par terre et qu'elle me donnait des coups de pieds, un matin où j'étais resté deux heures à faire la queue pour ne ramener qu'un paquet de biscottes. (...) Je haïssais maman en silence et toi je t'aimais bien tout en te méprisant..."

Avec Fanny Ardant, sa dernière compagne, lors du tournage de “Vivement Dimanche“, son dernier film
Avec Fanny Ardant, sa dernière compagne, lors du tournage de “Vivement Dimanche“, son dernier film
Fidèle... à lui-même

Il épouse Madeleine Morgenstern en octobre 1957, rencontré lors du Festival de Venise. Elle est la fille d'un distributeur de films d'origine hongroise. Deux enfants naissent, Eva et Laura. Le mariage dure cinq ans. A l'hebdomadaire Télérama, elle confie aujourd'hui : "C’était un très bon père. Un père qui a foutu le camp, mais un très bon père quand il pouvait. Il voyait ses filles, il jouait avec elles. J’aimais bien sa façon de jouer avec elles, il mentait, il trichait, il ne se comportait pas en adulte, s’il pouvait gagner, tant mieux. Je trouvais que c’était respecter les enfants de se comporter comme ça. "
La vie conjugale lui pèse. Fidèle, Truffaut ? Oui, surtout à lui-même ! Il collectionne les histoires sentimentales et des aventures sans lendemain. Il a l'audace des timides et la célébrité comme passeport.  Toute sa vie sera une farandole de prénoms : Evelyne, Nicole, Liliane, sans parler de ses actrices. Il aimera Marie-France Pisier, Françoise Dorléac, Catherine Deneuve mais aussi Claude Jade (qu'il plantera, en 1968, à quelques heures de la cérémonie de mariage), Jacqueline Bisset, Fanny Ardant, qui lui donnera sa troisième fille, Joséphine.
En septembre 1983, il est opéré à Neuilly d'une tumeur au cerveau. Fanny Ardant et Madeleine sont à son chevet. Il s'éteint à l'hôpital américain le dimanche 21 octobre 1984 à 14h30. Ses cendres sont enterrées au cimetière de Montmartre le 24. Parmi les milliers de personnes présentes en ce jour ensoleillé, il y a bien entendu sa famille mais aussi les femmes qu'il a aimées. S'il n'y avait pas une telle affluence, on se croirait dans une scène de l'un de ses films, "L'homme qui aimait les femmes". François Truffaut avait 52 ans. Il avait demandé à ce que soient prononcés sur sa tombe ces mots de Sartre : " Tout homme qui se sent indispensable est un salaud !"