Frida Kahlo, icône et artiste totale

“Mi nana y yo“ (“Ma nourrice et moi“) peint par Frida Kahlo en 1937
“Mi nana y yo“ (“Ma nourrice et moi“) peint par Frida Kahlo en 1937

Jusqu’en janvier 2014, le musée de l’Orangerie, à Paris, accueille l’exposition « Frida et Diego art en fusion » qui montre le talent exceptionnel de Frida Kahlo et Diego Rivera, au-delà de leur histoire d’amour épique. On y voit aussi comment cette femme, artiste, exceptionnelle ne cessa de prendre sa revanche sur une vie faite de souffrance et de déchirures.

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C’est une des pièces phares de l’exposition. La colonne brisée, cet autoportrait peint en 1944 résume, en un millier de minuscules traits torturés, la vie de cette femme qui a été à l’avant-garde de l’art et de la féminité. On y voit une Frida Kahlo en pleurs mais on ne peut plus digne. Des clous de toutes les tailles transpercent sa chair. Un corset blanc ressemblant à une ossature terrible, l’étreint. Une colonne romaine, brisée, fait office de colonne vertébrale.
 
Le 17 septembre 1925, un accident marque le reste de sa vie. Elle est à bord d’un bus alors qu’il est percuté de plein fouet par un tramway. Un barre de métal la transperce de part en part, lui brisant la colonne vertébrale, la clavicule, le pelvis… Son corps éclate en mille morceaux.

La douleur du corps versus le soutien d'un père féministe

Un corset l’aidera à retrouver peu à peu la mobilité. Elle reste pourtant abîmée à vie - elle portera au total une trentaine de ces gaines rigides au cours de sa vie. Plusieurs mois de convalescence vont l’éloigner du collège. La jeune femme avait ainsi réussi à échapper à son morne entourage familial en fréquentant un groupe d’intellectuels quelque peu subversifs : « las cachuchas » (les casquettes). Son esprit libre et irrévérencieux s’affirme.

Sa mère fait installer un miroir au-dessus de son lit et un chevalet lui permettant de peindre allongée. Sa vie d’artiste débute ainsi, dans la douleur. Ses camarades, sa famille et elle-même deviennent ses premiers sujets. La plasticienne en devenir scrute son corps et son âme meurtris, à dix-huit ans à peine. 

La douleur elle la connaissait pourtant déjà depuis longtemps. Une poliomyélite à l’âge de huit ans l’avait contrainte à boiter et à supporter les railleries. Petite, elle est un garçon manqué qui remplace en quelque sorte son grand frère mort-né. C’est en tout cas ce que le rejet de sa mère lui laisse croire. Elle est confiée à une nourrice alcoolique qui ne remplit pas son rôle. Cependant, l’amour de son père, photographe d’origine hongroise, la maintient à flot. Guillermo est un soutien à toute épreuve avant et après l’accident.  Il croit dur comme fer en l’intelligence de sa fille, l'une des trente-trois premières femmes à être scolarisées à la Escuela Nacional Preparatoria, la voie royale pour intégrer l’Université.

Frida Kahlo, “Autorretrato con traje de terciopelo“ 1926 (“Autoportrait a` la robe de velours“)
Frida Kahlo, “Autorretrato con traje de terciopelo“ 1926 (“Autoportrait a` la robe de velours“)
Se regarder pour échapper à la solitude

Alitée, « La Kahlo » peint ce qui l’entoure, à sa façon. Si certains aiment parler d’art naïf, ses traits évoluent très vite vers une conception picturale bien plus complexe et réfléchie.

En 1926, elle peint l’Autoportrait à la robe de velours - le tableau qui ouvre le parcours consacré à Frida dans cette exposition parisienne. Ce n’est pas un hasard. Cette lettre d’adieu à son premier amour, Alex - membre lui aussi des cachuchas - est le premier de quatre-vingt deux autoportraits qui constituent les deux tiers de son œuvre. Une échappatoire à la solitude qui la hante dès l’enfance et pour toujours.

Peindre « la mexicanité »

Dans le Mexique moderniste et post-révolutionnaire (la révolution mexicaine a lieu en 1910) du général Porfirio Díaz, la jeunesse communiste fleurit. Frida Kahlo en fait partie. C’est dans les soirées où les débats d’idées se conjuguent à la Tequila qu’elle fait la connaissance de Diego Rivera.

De vingt ans son aîné, déplaçant avec fureur son énorme carcasse, il est déjà un peintre du muralisme mexicain confirmé. Son art répond au projet d’exaltation de la nation. Rivera peint sur les murs des bâtiments publics des fresques qui rappellent la colonisation, les guerres d’indépendance, les héros de la consolidation de l’Etat mexicain… La rencontre « de la colombe et de l’éléphant » est celle de deux corps, deux esprits et deux sensibilités artistiques complémentaires. C’est précisément ce que relate « l’Art en fusion » tout en mettant en exergue les deux individualités.

On a souvent raconté l’incroyable histoire de ce couple qui se retrouve et se déchire à coups d’ivresses, d'infidélités et de cruauté. Au point d’oublier la qualité artistique de chacun, dans leurs similitudes et leurs divergences.

Beatrice Avanzi, la commissaire de l’exposition, et toute l’équipe qui a aidé à déployer une partie de la collection venue du musée Dolores Olmedo de Mexico, voulaient montrer ce qui a fait d’eux des figures de proue de l’art latino-américain du XXème siècle. « Elle, c'est une icône dans le monde entier. Et Diego est un grand peintre de la modernité. On a choisi de consacrer une première salle à la chronologie du couple pour ensuite laisser la parole aux œuvres », explique la commissaire.

Alors que Diego peignait la grande Histoire, Frida peignait la sienne. Les minutieuses reproductions des fresques de Rivera au musée de l’Orangerie laissent voir avec précision comment cet artiste contribue à l’écriture du récit national alors que le Mexique connaît une période de prospérité. C’est ce qui les rejoint : cette envie de peindre la « mexicanité ». La peintre, dont la mère a des origines indiennes, choisit de porter des tresses et des jupons. C’est « habillée en mexicaine » qu’elle se représente. Dans ses tableaux, la symbolique aztèque, comme le soleil et la lune, est omniprésente. Des symboles qui se confondent avec ceux de l’érotisme et de la féminité.

Ho^pital Henry Ford, Frida Kahlo 1932
Ho^pital Henry Ford, Frida Kahlo 1932
Crier la féminité

Les amants se marient en 1929. S’en suit une courte période de joie. Mais les infidélités de Diego Rivera ne vont pas tarder. En 1930, Frida Kahlo fait sa première fausse couche, conséquence de son accident. Elle ne peut pas mener à terme une grossesse. La répression visant le Parti communiste mexicain décide le couple à quitter la capitale pour San Francisco en Californie. Diego Rivera y est invité à réaliser une fresque monumentale.

Frida s’ennuie à l’ombre de cette célébrité. Cet ennui nourrit une série de toiles qui feront plus tard sa renommée. Si Rivera la trompe constamment, Kahlo n’est pas plus fidèle. Alors que leur mariage se déchire entre les États-Unis et le Mexique, la Mexicaine refait une fausse couche. Elle peint alors Hôpital Henry Ford, où elle crie la douleur de l’avortement provoqué par ses blessures. L’impossibilité d’être mère fait objet implicitement ou explicitement de nombreuses toiles. Cette tare et cette honte, aux yeux de la société, elle l’expose au grand jour avec violence.

A cette souffrance s’ajoute celle d’une nouvelle infidélité doublée d’une trahison. Diego Rivera la trompe avec sa sœur. La Kahlo quitte le domicile conjugal, se coupe les cheveux à la garçonne, commence à porter des habits d'homme et part à New York. Des aventures avec des hommes et des femmes, qu’elle revendique haut et fort, ne l’extirpent pas tout à fait de sa profonde dépression.

Quelques petits coups de pique, oeuvre présente dans l’exposition et inspirée d’un fait divers, raconte avec ironie l’histoire une prostituée poignardée à multiples reprises par son amant. Allégorie de sa souffrance de femme trompée, cette toile dénonce aussi le « féminicide ». Devant le juge, l’homme inculpé déclare ne pas avoir tué sa maîtresse mais lui avoir asséné uniquement quelques coups de pique.

Une santé chancelante, une créativité féconde

En 1938, la santé de l’artiste se dégrade de plus en plus. Paradoxalement, elle peint plus que jamais. En novembre de la même année, la galerie Julien Levy à New York expose vingt-cinq de ses œuvres.  C’est son avènement en tant que peintre accomplie. Elle n’est plus « femme de … ». S’ensuit un voyage très décevant à Paris où le chef de file des surréalistes André Breton veut faire une artiste emblématique de son mouvement. « Frida Kahlo a toujours refusé cette étiquette. ‘Je peins ma réalité, pas des rêves’, lui rétorquait-elle alors qu'elle était très déçue par l’élite artistique parisienne. Elle est inclassable », note Beatrice Avanzi.

Une ultime infidélité la pousse à demander le divorce. Chose très rare à l’époque. Si le déclin accentué par l’alcoolisme et les calmants la traque, son art est toujours foisonnant. Mais l'assassinat de Léon Trotski, l'un des dirigeants de la révolution bolchévique, banni par Staline et réfugié politique au Mexique, est un choc terrible. Le couple Frida/Diego l'avait hébergé et elle avait eu une liaison avec le révolutionnaire. Le médecin lui enjoint alors de rouvrir sa porte à Diego.

“La columna rota“ 1944 (“La colonne brise´e“)
“La columna rota“ 1944 (“La colonne brise´e“)
La fin n’est que le début

Le 8 décembre 1940 le couple (re)convole en juste noces. Mais les époux se verront peu. En 1943, malgré une anémie et une grande fragilité physique, elle participe à de nombreuses expositions - une rétrospective lui est consacrée - et donne des cours de peinture à des ouvriers. En 1944, ce corps malade gorgé de médicaments appartient plus à la médecine qu’à elle même. C’est l’année où Kahlo peint "La colonne brisée".

Elle n’a alors plus que quelques années à vivre. La noirceur envahit ses toiles. Gangrénée, sa jambe droite est amputée. Le 13 juillet 1954, elle est retrouvée morte par son infirmière. Dans son carnet intime, cette phrase résonne comme un épitaphe : « J’espère que la sortie sera joyeuse et j’espère ne jamais revenir ».

Et pourtant cette femme qui aimait la vie avec ferveur n’a jamais été aussi vivante. « Son style a influencé de nombreux artistes, son histoire a fait l’objet d’un film, s’enthousiasme Beatrice Avanzi. Elle est aussi devenue une icône pour la pensée féministe, celle des Mexicains installés aux Etats-Unis et de la communauté gay. Car elle s’est trouvée à la marge. Frida Kahlo était une femme libre. Elle a mis en avant sa souffrance et sa féminité. Elle en a ouvertement parlé. C’était une femme cultivée qui a créé son propre langage, qui parle à tous. » Et qui parle encore aujourd’hui. Ses déchirures ne peuvent laisser personne indifférent, surtout parmi les femmes.

Si l’artiste complète et accomplie a pris sa revanche sur la vie, cette exposition composée d’une centaine d’oeuvres rappelle qu’il est impossible de penser une histoire picturale, sans une histoire de vie et sans une histoire politique et sociale. Même dans l’au-delà, ce couple légendaire semble toujours d'affronter.

Exposition jusqu’au 14 janvier 2014 au musée de l’Orangerie.

Frida Kahlo, “Sin esperanza“ (“Frida Kahlo, sans espoir) 1945
Frida Kahlo, “Sin esperanza“ (“Frida Kahlo, sans espoir) 1945