Genre, discrimination et autres poils à gratter au Salon du livre jeunesse de Montreuil

30 ans, le bel âge ? En tout cas, la preuve d’un succès qui ne se dément pas pour le Salon du livre jeunesse de Montreuil. Un succès à l’image du secteur. Un livre sur quatre vendus aujourd’hui appartient à la littérature jeunesse. Résultat : 450 éditeurs présents à Montreuil en 2014, contre 50 en 1985. Pas de doute, le Salon du livre et de la presse jeunesse qui s’est tenu du 26 novembre au 1er décembre en Seine-Saint-Denis a de beaux jours devant lui.

dans
Mauvais genre

30 ans, c’est aussi l’âge de raison. La manifestation qui attire les scolaires (30 000 sur les 162 000 visiteurs en 2013) reflète assez fidèlement les préoccupations de son époque. Qui a oublié en février dernier le coup de gueule de Jean-François Copé contre « Tous à poil » ? La sortie anti-genre de  celui qui était alors président de l’UMP avait attiré tous les regards sur ce livre des éditions du Rouergue. Non content de remettre dans la lumière le petit manuel pro-égalité sorti en 2011, la critique avait dopé les ventes. En 3 jours, les 1400 volumes qui restaient sur les bras de l’éditeur vendus comme des petits pains contre 1500 seulement écoulés en 3 ans. Qu’est-ce qu’on dit à M. Copé ? !
 
Genre, famille recomposée, rapports parents-enfants, il n’est que de voir les titres présentés et leurs couvertures pour comprendre que les questions sociétales se sont invitées au Salon. Rien de surprenant selon sa directrice. « La manière dont la littérature jeunesse est perçue fait aussi réfléchir à la place de l'enfant dans la société, dit Sylvie Vassallo. La littérature jeunesse est le reflet de la société et des préoccupations des enfants. »

 


La réalité, plus forte que la fiction

L’intrusion dans les livres jeunesse non de la morale mais d’une moralité racornie a fortement irrité Sylvie Vassallo qui s’est fendue dans Le Monde d’une tribune pour aider les égarés à se repérer : ceux qui se seraient paumés dans les théories du genre ou d’autres âmes perdues incapables de différencier livres de fiction et manuels scolaires. Barbe Bleue, Peau d’âne ou Le petit poucet... Bien des livres pour enfants et quasiment tous les contes auraient leur place au pilori de la morale chère à la droite si l’on devrait les passer aux filtres préconisés. Pauvreté, inceste, cruauté, un vrai catalogue de thèmes propres à épouvanter nos chères têtes blondes !

On pourrait aussi conseiller aux tenants de l’expurgation, la (re)lecture de Bruno Bettelheim et sa psychanalyse des contes de fées. « Les contes sont à l’image des mythes et légendes une plongée dans les parties primitives de la psyché », « réponse aux angoisses infantiles en informant sur les épreuves à venir et les efforts à accomplir », les analyses ne manquent pas sur les aspects initiatiques des livres pour enfants. Lesquels adorent le « pour de faux » rejoué au quotidien dans les jeux de rôle qu’ils affectionnent : on dirait que tu es la maman, le prince, la grenouille... ou même le pingouin. Car n’en déplaise à M. Copé et consorts, la réalité est parfois plus forte que la fiction.

Savent-ils, Messieurs les censeurs, que Tango a deux papas vient ainsi d'une histoire vraie, celle de Roy et Silo, un couple de manchots gay du Zoo de New-York. Malgré tous les efforts des gardiens pour les orienter vers des femelles, les deux « coupables » restent résolument en couple et se mettent en tête de procréer. Ils construisent un nid et se mettent à couver une pierre. Deux ans plus tard, vaincue par leur ténacité, l’équipe de soigneurs leur confie un oeuf abandonné par un couple « classique ». Une fille Tango leur naît. Un livre suivra. Car l’histoire d‘abord parue dans le New York Times en 2004 a fait le tour de la presse internationale pour finir par arriver aux oreilles de Béatrice Boutignon, illustratrice qui se décida de raconter la belle histoire de Tango et ses deux papas.

Le plaisir mais pas que...

Qu’est-ce qui motive la lecture ? En tête, le plaisir et l’évasion, 22,8% et 20,7% respectivement. Juste derrière, l’apprentissage, 19%. Un chiffre qui explique le succès des livres documentaires. Racisme, apartheid, frontières, discrimination. Ciblant les ados, on retrouve leurs visuels plus ou moins ludiques très présents dans les allées du Salon de Montreuil. Bayard, Fleurus, La Martinière... Peu d’éditeurs y échappent mais certains comme Actes-Sud ou Syros s’en sont fait une spécialité.

Comment parler du racisme ou du sexisme ? Terriennes a rencontré Jessie Magana, co-auteure avec Alexandre Messager des Mots indispensables pour parler du sexisme chez Syros. Soixante mots, autant d’entrées pour cerner la problématique. De Blonde à Zizi en passant par IVG. Un livre qui ne plaira sûrement pas à M. Copé mais qui peut efficacement éclairer la question.

Echanger entre les hommes et les femmes, c'est la base de l'anti-sexisme.

07.12.2014propos recueillis par Isabelle Soler
Au delà des livres Jessie Magana organise avec les enfants des ateliers d'écriture, afin de dénouer les préjugés sexistes, et d'accompagner sans heurts la construction des identités sexuelles. Et cela avec beaucoup d'humour contrairement au cliché en cours… 
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Isabelle Soler : à propos de l'auteure

Journaliste à la rédaction de TV5Monde depuis une dizaine d’années, je suis toujours bluffée par l'hystérie de parution lors de grands événements tels la rentrée de septembre ou la remise des prix littéraires. Après avoir dépouillé au printemps 2012, tous les ouvrages liés à la présidentielle française, pour Terriennes, je me pencherai sur la littérature de et autour des Femmes : thématiques, essais, romans, coups de coeur ou coups de gueule… Je vous propose un décryptage régulier de la littérature francophone.