Terriennes

Les sirènes pseudo-féministes du djihadisme

Des femmes franchissant la frontière entre la Turquie et la Syrie mercredi 17 juin 2015 ©AP Photo/Lefteris Pitarakis
Des femmes franchissant la frontière entre la Turquie et la Syrie mercredi 17 juin 2015 ©AP Photo/Lefteris Pitarakis

Parmi les auteurs des attentats du 15 novembre 2015 à Paris, Hasna Aitboulahcen, morte avant d'avoir été arrêtée. Des jeunes femmes occidentales, adolescentes, ou esprits fragiles, se tournent vers le groupe "Etat Islamique". Pour les inciter à rejoindre ses rangs en Irak et en Syrie, l'organisation adopte des stratégies très ciblées n'hésitant pas à détourner des slogans publicitaires et des idées féministes.

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Un nom, féminin, a donc surgi une semaine après les attentats de Paris du 13 novembre 2015, qui ont fait 130 morts au Bataclan et dans plusieurs cafés des quartiers Est de la capitale. Au lendemain de cette terreur, les services de renseignement marocains recommandaient de suivre une jeune femme, proche du commanditaire Abdelhamid Abaaoud.

Le mercredi  18 novembre, Hasna Aitboulahcen a donc mené les enquêteurs jusqu'à un immeuble de l'artère piétonne centrale de la ville de Saint-Denis, banlieue qui avait été le théâtre de l'une des explosions du 13 novembre au Stade de France. Cette Française de 26 ans serait passée en quelques semaines d'une vie très chaotique entre alcool, drogue et prostitution à la radicalisation prêchée par les adorateurs de l'Etat islamique, troquant un éternel chapeau de cow boy contre le voile intégral... Ses voisins se moquaient d'elle parce qu'elle ne connaissait rien à l'Islam et la considéraient comme surtout un esprit dérangé.

Ballottée dans son enfance de foyer en foyer après avoir été retirée à une famille maltraitante, prise dans une spirale auto-destructrice semble-t-il, elle ressemble peu, sinon pas sa fragilité intellectuelle, aux autres jeunes femmes qui s'embarquent vers la Syrie, et qui ne deviennent pas toutes des bombes humaines.

Des proches pris de vitesse

Un article du New York Times en date du 17 août 2015 intitulé "Djihad et Girl Power : comment l'Etat Islamique a attiré trois jeunes londonniennes" mettait en avant l'attrait grandissant qu'éprouvent certaines jeunes filles européennes pour le groupe "Etat islamique". A l'image des trois adolescentes londoniennes, Khadiza, Shamina et Amira parties à l'hiver 2015 rejoindre le groupe terroriste en Syrie via la Turquie.

Trois camarades de classe de 15 et 16 ans, que leur entourage décrit comme brillantes et toujours souriantes. Des filles "encensées par leurs professeurs et admirées par leurs amis". Pour les proches qui n'ont rien vu venir, ce départ volontaire mûrement planifié et revendiqué a été un véritable choc. D'un point de vue sociétal, il est aussi révélateur d'un phénomène troublant qui interroge.

Contreculture


Photo prise par les caméras de surveillance de la police de Londres. Le 17 février, 2015. Amira Abase, 15 ans à gauche, Kadiza Sultana,16 ans, au centre, et Shamima Begum, 15 ans, à l'aéroport de Gatwick, au Sud de Londres, avant de prendre leur avion pour la Turquie.©AP Photo/Metropolitan Police
Photo prise par les caméras de surveillance de la police de Londres. Le 17 février, 2015. Amira Abase, 15 ans à gauche, Kadiza Sultana,16 ans, au centre, et Shamima Begum, 15 ans, à l'aéroport de Gatwick, au Sud de Londres, avant de prendre leur avion pour la Turquie.©AP Photo/Metropolitan Police
Pour ces filles "intelligentes et populaires (...) la rébellion adolescente passe par l'adoption d'une religion radicale qui remet en question le monde qui les entoure", souligne la journaliste. Avant de poursuivre : "dans leur monde, la contreculture est conservatrice. L'Islam est l'équivalent du Punk. Le foulard synonyme de libération et les barbes sexy". Dans ce monde, rejoindre le "Califat" n'est pas un signe de soumission mais au contraire "une façon de reprendre le contrôle sur leur destin", ajoute l'avocat des familles de ces jeunes filles.

Révoltées par l'hypersexualisation des filles en Occident, ces aspirantes djihadistes affirment vouloir "laisser derrière elle une société immorale" dans laquelle elles ne trouvent pas leur place, pour se tourner vers "une religion source de vertus et de sens".

Pour ces adolescentes en quête d'identité et de valeurs, le chant des sirènes du groupe "Etat islamique" exerce un pouvoir très attractif. Et afin de les prendre dans ses filets, le groupe n'hésite pas à jouer sur plusieurs cordes : vulnérabilités (perte d'un proche pour l'une d'entre elles), frustrations, rêves, islamophobie grimpante et "vide idéologique" des sociétés occidentales... 

 

Girl Power à la sauce djihadiste

Contrairement aux jeunes femmes yézidies, qui sont asservies sexuellement car considérées comme impies et impures, ces jeunes femmes musulmanes venues de l'Ouest sont louées par l'organisation. Leur présence au sein du Califat est valorisée, elles y sont présentées comme "bénies".

Pour les attirer l'organisation terroriste recoure à des stratégies de recrutement "par des filles pour les filles" qui mettent en avant des images de femmes modèles. Un phénomène que les experts dépeignent comme une sous-culture du "girl-power" djihadiste. Sur les réseaux sociaux, le groupe mène des opérations de propagande visant spécifiquement les femmes en postant des messages sur "l'empowerement" à la sauce djihadiste. Une sorte de féminisme dévoyé et "tordu". L'organisation détourne également ouvertement des slogans publicitaires issus du monde occidental. A l'instar de cette affiche montrant une jeune fille voilée portant la mention "fille voilée, parce que je le vaux bien", en référence à une publicité de la marque de cosmétique française L'Oréal.
 
Pour ces adolescentes, conclut un membre d'une organisation anti-radicaliste anglaise, "rejoindre l'Etat Islamique est une façon de s'émanciper de leurs parents et de la société occidentale. Pour l'Etat Islamique, c'est un excellent moyen de motiver ses troupes qui veulent des épouses occidentales" et, dans la bataille idéologique "une façon de dire : regardez ces filles préfèrent le Califat à l'Occident".

Plus de 550 femmes

D'après un récent rapport de l'Institut stratégique du Dialogue britannique, une association luttant contre le radicalisme, sur les 4000 Occidentaux qui auraient rejoint les rangs du groupe "Etat islamique", plus de 550 seraient des femmes. La plupart sont célibataires et jeunes. Ce sont surtout des adolescentes ou des jeunes âgées de vingt ans. Leur profil socio-économique, leur origine ethnique et leur religion sont très diverses mais elles sont souvent plus instruites et meilleures élèves que les garçons aspirants djihadistes.

Interdites de combat, elles soutiennent l'organisation en tant qu'épouse, mère, recruteuse voire, parfois, comme promotrice de la violence sur les réseaux sociaux. Longtemps moins prises en considération que les combattants masculins par les services antiterroristes, elles commencent à être vues comme une menace tout aussi préoccupante par certains membres des services de sécurité occidentaux : moins susceptibles d'être tuées mais davantage de perdre un mari au combat, elles pourraient revenir à la maison endoctrinées et remplies d'amertume.

Khadiza, Shamina et Amira ont donné des nouvelles à leurs familles pendant quelques semaines, vantant leurs nouvelles "valeurs" et leur réussite. Pour leurs proches, les mots étaient trop choisis pour être tout à fait sincères. Puis l'une d'entre elles a commencé à vaciller et à se poser des questions sur son départ, son "engagement" et sa nouvelle vie. Alors, les robinets de la communication ont été fermés, et depuis Khadiza, Shamina et Amira ne donnent plus signe de vie.

En avril 2015, la BBC leur consacrait un documentaire d'investigation, en démontant les ressorts de propagande pour séduire ces jeunes filles, un mélange de jeux, de chatons,  d'images jolies et simples, très peu empreintes de politique, un univers vidéo habituel pour des adolescentes connectées. Voici ce film de 58', en anglais, dans sa version originale.