Goliarda Sapienza, écrivaine, affranchie dès le berceau

Née en 1924, l’écrivaine italienne Goliarda Sapienza a traversé un siècle tumultueux. Dans Moi, Jean Gabin, elle fouille dans les malles d’une enfance idéalisée. Elle en ressort une autobiographie savoureuse où le lecteur plonge dans les pensées d’une môme qui rêve de devenir comme Jean Gabin dans ses films. Libre.

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Goliarda Sapienza n’est pas une gamine comme les autres. Elle ne se déshabille pas pour aller au lit. « C’est bon pour les petites filles nunuches et paresseuses », dit-t-elle. La frêle brune va en cours quand elle a le temps, ses parents encouragent l’absentéisme. Ils veulent à tout prix éviter l’endoctrinement fasciste qui sévit sur les bancs de l’école. Son éducation, Goliarda la fait chez elle ou dans les ruelles colorées et puantes de sa ville. Issue d’une famille d’intellectuels, les livres et les encyclopédies s’empilent à la maison. Ses frères lisent des poèmes à table, font de la musique, et sa mère la reçoit dans son bureau où elle lui parle de l’asservissement de la femme et de l’amour libre. 

Nous sommes au début des années 30 dans un quartier populaire de la ville de Catane en Sicile. Les femmes s’habillent en noir, prient du matin au soir et font frire toutes sortes de délices. Pendant ce temps, Goliarda, se lance en quête d’aventures et de petits boulots. Il y va de son honneur de payer ses entrées de cinéma avec la sueur de son front. Pour elle, il y a un seul bonheur dans la vie : les films de Jean Gabin. 

Pépé le moko, l’histoire d’un mafieux amoureux, est une révélation. La petite Goliarda se sent investie d’une mission, devenir comme Jean Gabin. Elle marche comme lui, une cigarette imaginaire au bec, et aime les femmes comme lui. « Pour moi, la femme a toujours été la mer. Entendons-nous, pas une mer délimitée par un élégant cadre doré pour fanatiques du paysage, mais la mer secrète de la vie : aventure magnifique ou désespérée, cercueil et berceau, sibylle muette et sûre réponse, espace immense où mesurer notre courage d’individualistes endurcis ». Tout est dit dès la première page.

Enfance ensoleillée

Moi, Jean Gabin, roman autobiographique, a été écrit par l’italienne Goliarda Sapienza dans les dernières années de sa vie. Elle a fait de ses souvenirs d’enfance une histoire radieuse qui laisse très peu entrevoir les horreurs que sa famille a subies. Socialiste radicale, ce clan se trouve dans le collimateur de la police du régime de Benito Mussolini. Le père, Giuseppe Sapienza est avocat des pauvres et dirige un journal subversif.  Sa mère, Maria Giudice, est militante socialiste. Les frères de Goliarda adhèrent à la philosophie familiale.  Ce qui leur vaut des arrestations en série et des côtes brisées. Mais même ces épisodes douloureux deviennent de doux souvenirs pour l’enfant qui passe des journées de bonheur aux côtés  d’un frère alité. 


Point de noirceur donc dans ce récit qui fait sourire à chaque coin de page. Dans les rues baignées par le soleil de la Méditerranée du Catane prolétaire, on croise un marionnettiste, une voleuse, des marchands, des filles de joie, les fils gâtés et obèses des familles conservatrices. Tous vus à travers le regard de cette petite fille qui se perd dans ses pensées.

Et parmi ces réflexions, sa place de femme en devenir. Doit-elle se marier ? Son corps fragile pourra-t-il donner la vie ? « Devant une mer blanche d’hiver (…) j’appris l’histoire la plus incroyable de ma biologie d’enfant… un sang parfois douloureux mais nécessaire pour la perpétuation de l’espèce striait les nages à l’extrême limite de la mer, où mon corps du futur. Qui pouvait l’imaginer ? » Ces pensées, elle les consigne dans un cahier. Démarche embryonnaire de l’écrivaine qu’elle deviendra. 

En 2005, la France réserve un accueil plus que chaleureux à son œuvre l’Art de la joie (éditions Viviane Hamy), alors que les écrits de Goliarda Sapienza sont redécouverts en Italie. Elle reste, néanmoins, peu connue dans l’Hexagone. Les éditions Attila espèrent reproduire l’exploit avec Moi, Jean Gabin à paraître le 30 août 2012.

Découvrir

Extrait d'une adaptation par Paola Pace de L'art de la joie, roman majeur de Goliarda Sagesse.
Goliarda Sapienza est décédée en 1996, quelques mois avant la parution en Italie de  L'Art de la joie cette oeuvre inclassable de près de 700 pages, traversée des chaos du XXème siècle européen, avec trois générations. (En italien)

Biographie express de Goliarda Sapienza - une vie à titre posthume

1924 : naissance de Goliarda Sapienza à Catane
1940 : Goliarda se consacre à sa carrière de comédienne
1942-1944 : l’occupation allemande à Rome l’empêche de jouer. Elle rejoint la résistance.
1945-1952 : fondation une compagnie de théâtre d’avant-garde.
1967-1969 : Goliarda Sapienza publie deux romans.
1996 : à 72 ans, elle meurt, chez elle, d'une chute dans l’escalier.
1998 : l’Art de la joie, son roman le plus connu, est publié à titre posthume. Le texte passe inaperçu.
2005 : parution de l’Art de la joie en France.
2006 : les prestigieuses éditions italiennes Einaudi annoncent officiellement qu’elles s’engagent dans un édition raisonnée des écrits de l’auteure.