Goliarda Sapienza, romancière à l'école de la vie dans la prison pour femmes

Goliarda Sapienza, l'auteur rebelle et hors norme, dans les années 1970
Goliarda Sapienza, l'auteur rebelle et hors norme, dans les années 1970
A. Maria Pellegrino

La romancière italienne Goliarda Sapienza revient à titre posthume L’Université de Rebibbia. Après Moi, Jean Gabin, dans ce nouveau récit traduit en français, imprégné de son esprit espiègle et frondeur, elle y raconte son expérience dans la prison de  femmes de Rebibbia  et décrit le système carcéral italien des années 80.

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L’Université de Rebibbia, de Goliarda Sapienza, traduit de l'italien par Nathalie Castagné. éditions Le Tripode, 240 pages, 19€<br/>
L’Université de Rebibbia, de Goliarda Sapienza, traduit de l'italien par Nathalie Castagné. éditions Le Tripode, 240 pages, 19€
Dans Moi, Jean Gabin, Goliarda Sapienza racontait une enfance joyeuse et idéalisée. Dans l’Université de Rebibbia, un récit autobiographique, à la première personne mais romancé, on est dans un univers bien plus cruel mais toujours gai. Le lecteur fait face à l’auteure hantée par l’échec. Son œuvre  principale, l’Art de la joie  est unanimement rejetée.  Au fond du gouffre, elle vole des bijoux à une amie, se fait attraper et se débrouille pour aller en prison alors qu’elle peut purger sa peine à domicile. Goliarda pénètre alors dans la plus grande prison de femmes du pays, à Rebibbia, dans la banlieue de Rome. Elle y trouvera sa rédemption, dans cet établissement dont elle fait l’université de la vie.

« C’est un geste qui a beaucoup choqué dans son milieu. Elle faisait partie de l’aristocratie de la gauche contestataire. Se retrouver en prison pour un petit larcin et non pour ses idées politiques fait scandale. Elle a fait l’imbécile », rit Angelo Pellegrino, le mari de l’écrivaine que nous avons rencontré à l’occasion de la sortie du roman. Il se bat depuis des années pour que l’œuvre de sa femme, décédée en 1996, soit connue des lecteurs d’Italie et de Navarre. On lui doit en partie la publication de l’Art de la joie en France en 2005. L’autre partie du crédit revient à Nathalie Castagné, traductrice brillante et audacieuse qui a encouragé cette publication et a su capturer la prose d’une écrivaine unique.

Une bourgeoise parmi la plèbe ?

Une fois à Rebibbia, impossible pour notre héroïne de cacher ses origines aristocratiques. L’intellectuelle est trahie par son pantalon en soie et son langage châtié. Avec poésie et humour elle décrit la terrible condition des prisonnières, les repas sommaires, les cellules étroites, la violence, une cour de promenade qui fourmille de vie ainsi que les personnages qui la peuplent.

C’est une cité à part avec ses us et coutumes où un regard, un geste en disent long.  Lors des premières promenades, Goliarda Sapienza s’autorise à rêvasser, à contempler le bleu du ciel.  Elle comprend très vite que la rêverie n’est pas tout à fait compatible avec les codes de la prison.  Mais elle arrive tout de même à dépasser les contraintes carcérales. Son imagination débordante lui permet de retrouver sa liberté et d’endosser le rôle d’observatrice tout en s’insérant dans cette société particulière.

En côtoyant des prostituées, toxicomanes, délinquantes, elle renoue avec ce milieu populaire qu’elle affectionne. Le même milieu qu’elle a fréquenté dans sa ville de Catane en Sicile où se déroule Moi Jean Gabin. Dans son exploration de la prison  l’écrivaine essaye même de parler comme ses camarades. « Ca ne te va pas », lui dit-on.

« Goliarda a quitté la grande ville pour entrer dans cette prison qui s’apparente à une petite place de ville où toutes les conventions sociales passent à la trappe.  Le meilleur comme le pire jaillissent. Les prisonnières sont réduites à elles-mêmes. Pas besoin donc d’essayer d’être comme les autres. Elle peut être elle-même, échapper à la bourgeoisie conformiste des beaux quartiers de Rome pour se confronter à la réalité. Elle abandonne l’anonymat qui lui pesait tant. Dans cette prison elle a trouvé cette société de voleuses et de rebelles qu’elle aimait tant », explique Angelo Pellegrino.
Détenue dans la prison de Rebibbia, près de Rome
Détenue dans la prison de Rebibbia, près de Rome

La transmission en prison

Des rebelles, elle en a croisées dans tous les recoins de Rebibbia. Les prisonnières politiques hautes en couleur « qui sentent le tabac de luxe », décrit-elle, « et qui échangent en buvant du thé ». « Sa mère était comme la Jeanne d’Arc de la gauche italienne. Celle-ci est passée plusieurs fois par la case prison. Goliarda avait sans doute besoin de savoir ce que sa mère avait ressentie », dit encore son époux.  Le lecteur/la lectrice que nous sommes, plongeons nous aussi dans cette agora qu’est Rebibbia,  ainsi que dans les pensées de l’écrivaine qui se promène entre ses réflexions sur le milieu carcéral et la société italienne.

Son passage par ce centre de rétention a été salutaire. Goliarda Sapienza en a fait un roman. Le seul publié en Italie de son vivant qui a eu un grand succès auprès des lecteurs. Et il a même eu un grand écho dans le milieu scientifique. Ses observations ont mis en évidence le syndrome de l’attachement à la prison, ce qui explique en partie pourquoi certaines détenues ne cessent d’y revenir. Ses écrits ont amplement contribué à la réflexion sur la situation pénale dans l’Italie des années 80.  « C’est formidable pour les écrivains d’aller en prison », plaisante Angelo Pellegrino qui ajoute : « Pour connaître un pays il faut connaître sa prison. » Et pour mieux connaître Goliarda Sapienza, il faut lire l’Université de Rebibbia.
Une détenue nigériane apprend la découpe de sacs dans la prison de Rebibbia, juin 2013, AFP
Une détenue nigériane apprend la découpe de sacs dans la prison de Rebibbia, juin 2013, AFP

Biographie express de Goliarda Sapienza - une vie à titre posthume

1924 : naissance de Goliarda Sapienza à Catane
1940 : Goliarda se consacre à sa carrière de comédienne
1942-1944 : l’occupation allemande à Rome l’empêche de jouer. Elle rejoint la résistance.
1945-1952 : fondation une compagnie de théâtre d’avant-garde.
1967-1969 : Goliarda Sapienza publie deux romans.
1996 : à 72 ans, elle meurt, chez elle, d'une chute dans l’escalier.
1998 : l’Art de la joie, son roman le plus connu, est publié à titre posthume. Le texte passe inaperçu.
2005 : parution de l’Art de la joie en France.
2006 : les prestigieuses éditions italiennes Einaudi annoncent officiellement qu’elles s’engagent dans un édition raisonnée des écrits de l’auteure.