Terriennes

GPA ou "bébés à la demande": du désir d'enfant au commerce mondial

©thinkstock

Bienvenue dans le futur, sauf que ce futur se conjugue déjà au présent. Plongeon dans le monde vertigineux de la Gestation pour Autrui (GPA), ou comment ce désir de bébés est devenu un véritable business international. Rencontre avec Natacha Tatu, auteure de "La fabrique des bébés" (Stock).

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"Vivez la plus grande aventure de votre vie !" Ce slogan pourrait s'afficher sur votre écran de télévision ou d'ordinateur, vantant les charmes d'un voyage au bout du monde ou d'une croisière vers des îles paradisiaques...

Mais c'est d'un tout autre voyage qu'il s'agit. On parle ici de l'aventure d'une vie, voire de plusieurs, nous voici même en plein coeur de la vie : la procréation.

Un taux de réussite exceptionnel, des plans de financement sur mesure

Ce slogan, c'est celui que l'on peut trouver sur la brochure de l'une des plus grandes, et prospères, agences de gestation pour autrui américaine. "Un taux de réussite exceptionnel, un plan de traitement illimité, une grande variété de donneuses d'ovocytes, des mères porteuses, soigneusement sélectionnées, et même des plans de financement sur mesure"... Voilà comment cette agence tente d'attirer ses futurs clients, qui devront se préparer à débourser entre 110 000 à 130 000 dollars pour devenir parents. Couples, célibataires, hétérosexuels, homosexuels, tout le monde peut aujourd'hui avoir un enfant. La GPA existe désormais dans une dizaine de pays.

Un bébé à tout prix, à tous les prix

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<div class="field-item even">18.00 €, 208 pages, Paris, janvier 2017, Ed Stock</div>
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18.00 €, 208 pages, Paris, janvier 2017, Ed Stock

Des Etats-Unis, leader mondial de la GPA, à l'Ukraine, en passant par l'Inde, Natacha Tatu, journaliste au service étranger à l’OBS a mené l’enquête. Elle a voulu rencontrer ces parents en mal de bébés, mais aussi ces femmes, ces mères porteuses qui portent les bébés des autres. Elle raconte tout cela dans son ouvrage La fabrique des bébés (Stock).

Sans a priori, avec talent et précision, l'auteure décrit d'un côté les univers aseptisés, souriants et commerciaux des industriels de la GPA, les relations plus ou moins réelles, plus ou moins amicales, qui se tissent entre les futurs parents et les candidates rémunérées pour porter les bébés, pour "faire du bien". C'est un roman vrai de science-fiction où tout est possible, où l'eugénisme règne avec ses critères physiques, ses performances intellectuelles attendues, ses exigences de perfection. Mais aussi les doutes, les écueils, les faux-semblants, les traitements physiologiques lourds, parfois dangereux pour les femmes qui portent les bébés des autres.

De l'autre côté, Natacha Tatu nous confronte à la misère, d'Indiennes par exemple, sans ressources, qui voient dans cette activité, ce travail, une possibilité de sortir de la condition sociale où elles et leurs enfants sont enfermés. Une porte de sortie, en particulier pour leurs filles, qui pourront ainsi étudier.

La "gestation pour autrui" est aujourd'hui le sujet de débats au moins aussi conflictuels que la lutte (pénaliser ou pas les clients, encadrer ou pas, légaliser ou pas) contre la prostitution, parce que dans les deux cas, il s'agit du corps des femmes, de leur marchandisation pour les plus hostiles à toute permission, de leur libre disposition pour les partisans de son autorisation, plus ou moins encadrée.

On ressort de ce livre incertain : que faire ? Les questions sont souvent plus importantes que les réponses. Rencontre avec Natacha Tatu, pour tenter de mieux appréhender l'une des questions de société universelle, qui risque de se poser avec de plus en plus d'insistance.

Ce qui m’a frappée, à travers les dizaines de mères porteuses avec lesquelles j’ai pu parler, c’est l’incroyable fierté qu’elles tirent de cette activité
Natacha Tatu, journaliste

Natacha Tatu itw
Propos recueillis par Isabelle Mourgère et Guillaume Gouet. Durée - 12'

Comment et pourquoi devient-on mère porteuse ?

Natacha Tatu : Il y a bien sûr plusieurs cas de figure, ce n’est pas la même chose si l’on est aux Etats-Unis ou en Inde ou en Russie. Aux Etats-unis, où ce "marché" est considéré comme le plus mûr, le plus solide, ou il s’agit d’une industrie bien établi, j’imaginais, avant de commencer cette enquête que ces mères porteuses étaient des femmes paupérisées, mères célibataires, sans éducation… Et bien pas du tout ! La mère porteuse dans son sens le plus classique est une femme de la classe moyenne qui vit dans une petite ville, d’un milieu rural, et qui bien sûr est contente de gagner un peu d’argent. Mais surtout, ce qui m’a frappée à travers les dizaines de mères porteuses avec lesquelles j’ai pu parler, c’est l’incroyable fierté qu’elles tirent de cette activité. C’est une activité qui les valorisent. Elles sont très très fières de ce qu’elles font.

Aux Etats-Unis ces femmes sont perçues comme des femmes généreuses, altruistes, capables de faire don de soi, et en aucun cas comme des femmes cupides, mercantiles, qui vont vendre leur bébé. Absolument pas.

La GPA, un véritable business ?

Natacha Tatu : Aux Etats-Unis, la GPA est devenu une filière, un réseau dont les mères porteuses seraient un peu les ouvrières. C’est vraiment une activité lucrative. C’est le cas aussi en Inde. Ce qui est vrai, c’est que la motivation des mères porteuses indienne, c’est uniquement l’argent. A titre très personnel, j’avoue que j’ai plus de facilité à comprendre une femme indienne qui va changer le cours du destin de sa famille en ayant cette activité. Une mère indienne que j’ai rencontrée, qui a porté deux enfants pour autrui, me racontait que dans sa famille on avait toujours été ouvrier agricole, et qu’on avait jamais rien possédé. Là, c’est une opportunité incroyable qui se présentait à elle, à laquelle elle n’aurait jamais pu penser. Avec l’argent gagné grâce à ses grossesses, elle a pu acheter un champ, du bétail.

Les futurs parents choisissent celle qui portera leur enfant, on peut parler de casting ?

Natacha Tatu : Le casting se fait surtout pour la donneuse d’ovocytes, on la choisit jolie, intelligente parce qu’on espère transférer ce capital génétique à son enfant. Pour la mère porteuse, tout est géré via un contrat très précis, qui inscrit les étapes à suivre et la future relation qui va se créer entre les futurs parents et la mère porteuse. Les agences utilisent des mots qui pourraient s’approcher de ceux des sites de rencontres, il faut que les deux parties soient compatibles. Certains préféèreront vivre l’expérience chacun de leur côté, d’autres voudront être présents tout au long de la grossesse, jusqu’à parfois instaurer une relation fusionnelle pour vivre cette grossesse par procuration. Sur certains aspects très précis, type interruption de grossesse en cas de handicap, tout est noté noir sur blanc. Souvent, les choses ne se passent pas aussi bien que ça. Certains parents imaginent qu’eux et la mère porteuse vont devenir les meilleurs amis du monde, qu’ils vont être d’accord sur tout. Un exemple. Une mère m’a raconté que les parents étaient installés quelques chambres plus loin dans l’hôpital où elle venait d'accoucher. Ils sont repartis avec le bébé sans lui dire au revoir, en lui envoyant juste un texto pour la remercier. Elle n’a jamais plus entendu parler d’eux. Mais ce qui est incroyable, c’est que cette femme a recommencé, et même plusieurs fois. J’ai pu rencontré d’ailleurs des mères porteuses qui avaient eu plusieurs enfants à elle, (3 ou 4), tout en menant à bien cinq ou six GPA.

Existe-t-il des restrictions selon les pays ?

Natacha Tatu : Aux Etats-Unis, il n’y a aucune limite sur le nombre de grossesses GPA. En Inde, la GPA est limitée à 2 par mère porteuse et elle est interdite pour les parents étrangers depuis plusieurs années.

Un autre « marché » se profile, celui des embryons congelés. On est dans la science fiction ?

Natacha Tatu : Pas du tout, on est déjà dans la réalité. On peut tout à fait aux Etats-Unis adopter un embryon. Il y a beaucoup plus d’embryons à adopter que de parents adoptant. C’est un choix qui n’est pas évident, car là on doit se préparer à avoir un enfant qui n’a aucun lien génétique avec ses parents. On est presque plus ici dans une démarche religieuse plutôt que lucrative. Certains directeurs d’agence se sont mis sur ce « marché ». Il y a aussi des groupes qui se sont créés sur Facebook, dans lesquels les parents proposent leurs propres embryons, résultats de nombreuses FIV, ils ont un stock qu’ils ne pensent pas utiliser. Mais on n’est pas encore dans un véritable business.
 
La gestation pour autrui (GPA) est une méthode de procréation qui se pratique généralement en cas d'infertilité . La mère porteuse porte l'enfant d'un couple de « parents intentionnels » qui a fourni des embryons. Elle ne fournit habituellement pas de contribution génétique, c'est-à-dire d'ovule, mais prend en charge le développement in utero d'un embryon et, à la naissance, remet l'enfant aux parents d'intention. Plusieurs cas de figure sont possibles. Les parents d'intention peuvent être aussi les pères et mères génétiques de l'enfant si le couple n'a pas eu recours à un don de gamètes (ni don d'ovocyte, ni don de sperme) ou bien ils n'ont qu'un lien génétique partiel (recours à un don de sperme ou d'ovocyte) ou nul avec l'enfant.