“Halam geldi“, un film à l'assaut des mariages forcés d'enfants, en Turquie et ailleurs

Huriye, 11 ans, vêtue d'une robe de marié dont sa petite taille est entourée d'un ruban rouge, tradition vestimentaire turque de la mariée.
Huriye, 11 ans, vêtue d'une robe de marié dont sa petite taille est entourée d'un ruban rouge, tradition vestimentaire turque de la mariée.
©La Pluie Productions

“Halam geldi. Ne me demandez pas pardon“ est sorti le 15 janvier 2014 dans les salles européennes. Réalisé par Erhan Kozan, ce drame turc traite du mariage précoce et forcé des filles. Cette coutume, répandue en Turquie, brise le destin de trois jeunes enfants, Reyhane, Huriye, et Halil. Un film qui veut changer les consciences contre cette pratique aux conséquences dramatiques pour toute une société.

dans
Reyhane, 11 ans, est frappée violemment au visage, et s'écroule à terre. Au milieu de ses camarades de classe, dans la cours de l'école, son père, furieux, nerveux, la traîne ensuite, par ses longs cheveux tressés, vers les escaliers de l'école où la jeune fille se cogne, et finit, jetée, brutalement, sur le fauteuil du bureau du directeur de l'établissement. Elle est toujours vivante au terme de cette séquence, longue, insoutenable. Le souffle du spectateur, lié à celui de la fillette, est happé par cette violence. La cause de tout ce mépris est insensée : l’enfant s'est rendue à l'école, contre l'avis du père qui souhaite la déscolariser dans le but de la marier au plus vite, à un cousin, de 20 ans son aîné.

Cette scène si violente est tirée du film turc "Halam geldi. Ne me demandez pas pardon", sorti dans les salles de cinéma européennes, le 15 janvier 2014. Réalisé par Erhan Kozan, ce long métrage dénonce le mariage précoce et forcé des filles. Son titre évocateur "Halam Geldi" ("ma tante est arrivée") est un code connu de toutes les jeunes villageoises turques. Il leur annonce deux événements intimement liés : l'arrivée des premières règles et la fin brutale de l'enfance, le basculement dans un destin tracé, celui d'épouser le fils, plus âgé, d'une tante.

Une coutume, 3 enfants brisés, une société affaiblie

Le film met en scène trois camarades d'école, Reyhane, Huriye et le jeune garçon Halil, dont les vies seront brisées par le mariage précoce. Ils tentent d'y échapper, au péril de leur vie. En vain, puisque dans leur village d'Akincilar, situé dans la partie nord de l'île de Chypre, contrôlée par la Turquie, où vit une importante population kurde, cette tradition reste pratiquée par tous et impunément. Difficile de s'y opposer. La pression du regard et de la conformité aux autres membres du village est plus forte que l'humain. Et que dire de ces villageois, inoccupés, qui ont fait de cette tradition le "seul sens à leur vie". Ce sont les mots du père de Huriye battant sa femme parce qu'elle a osé s'opposer au mariage de sa jeune fille.

Ce film est tiré d'un fait-divers raconté par la journaliste et scénariste Evrim Kanpolat. Erhan Kozan, le réalisateur d"Halam Geldi", sensible à la souffrance de ces enfants, a voulu, à travers ce film changer les consciences en Turquie et plus largement dans le monde. "Ça fait partie des faits divers qu'on trouve dans beaucoup de journaux turcs. Je suis moi-même père et je n'ai pas envie que ce phénomène touche la génération de mes propres enfants. Je pense que ce film-là peut avoir un effet sur le public. Si il a, ne serait-ce qu'un effet sur quelques personnes, j'aurais atteint mon but" répondait-il à Terriennes lors de l'avant-première du film à Paris.

Le film n'est pas passé inaperçu en Turquie. En octobre 2013, "Halam Geldi" a reçu le prix spécial de la "responsabilisation sociale" au festival international du film d'Antalya. Turkan Soray, actrice populaire dans le pays et présidente du jury, aurait même pleuré lors de projection du film. Un sujet qu'elle connaît, puisqu'elle avait interprété à plusieurs reprises, dans les années 1970, des rôles de villageoises, trentenaire, mariée de force, à un garçon de 11 ans ou à un bébé âgé de quelques mois …, une absurdité de plus parce que les plus âgés avaient refusé sa main. 
Célébration religieuse du mariage de Reyhane, 11 ans (au centre), aux côtés de son cousin-époux (à droite), ses parents (à gauche) et son petit frère, trisomique.
Célébration religieuse du mariage de Reyhane, 11 ans (au centre), aux côtés de son cousin-époux (à droite), ses parents (à gauche) et son petit frère, trisomique.
©La Pluie Productions

Dans "Halam Geldi", les scènes de violences sont récurrentes et accentuées. Le réalisateur a filmé la souffrance de ces enfants et des villageois, au plus près de leurs visages. Le film se veut un électrochoc car cette mentalité reste encore ancrée dans la société, en particulier dans le monde rural de Turquie. Les spectateurs à Paris, d'origine turque pour la plupart, sont sortis émus, voire en larmes. Tous connaissent ce problème. Ils l'ont vécu de près ou de loin : une mère, une grand-mère, une amie, une cousine. Ali Inan, patron de "La Pluie Productions", a décidé de distribuer le film en France parce qu'il se dit sensible à ce problème. Sa propre mère, kurde de Turquie, a été mariée à l'âge de 13 ans. "Normalement en Turquie, on ne peut pas marier une jeune fille avant 18 ans. C'est interdit mais on ferme les yeux. Je ne sais pas pourquoi, c'est comme ça, ce sont des coutumes. Soit disant, c'est pour que la fille soit en sécurité avec son mari. Chez nous, il y a beaucoup de jeunes filles qui ne vont pas à l'école à cause d'une sottise pareille".

Les jeunes acteurs ont dit avoir beaucoup souffert en interprétant ces rôles. “On a vécu des émotions fortes et ça été très douloureux pour nous. On doit dire non au mariage précoce parce que ça n'a pas de sens“. <br/>(De gauche à droite : Tunç Oral, Melisa Celayir, Miray Akay, Erhan Kozan)<br/><br/>
Les jeunes acteurs ont dit avoir beaucoup souffert en interprétant ces rôles. “On a vécu des émotions fortes et ça été très douloureux pour nous. On doit dire non au mariage précoce parce que ça n'a pas de sens“.
(De gauche à droite : Tunç Oral, Melisa Celayir, Miray Akay, Erhan Kozan)

©TV5MONDE/Sémiramis Ide
L'un des taux d'unions forcées les plus élevés d'Europe

Le Code civil turc interdit le mariage des mineurs civilement et religieusement. La limite d'âge est fixée à 17 ans. Malgré cette interdiction, les taux de mariages d'enfants ou d'adolescents en Turquie est l'un des plus élevés d'Europe avec 14% en 2012, derrière la Géorgie (17%). 134.629 femmes se sont mariées avant l’âge de 18 ans en 2013 et 14% des mariées avaient entre 10 et 14 ans, d'après les chiffres du ministère de l'Intérieur turc cités dans le film. 

La raison ? Des failles existent en Turquie. Nombreuses et faciles à déceler. Elles sont décrites dans le film "Halam Geldi" : les administrations civiles, corrompues, divulguent de faux documents prétendant que l'enfant est atteint de folie, qui autorise ainsi leur déscolarisation. S'ajoute à cela la complicité des directeurs d'établissement scolaires. Les conséquences de ces unions illicites sont dramatiques : déscolarisation, maintien de la pauvreté, multiplication des handicaps, des maladies héréditaires et de la mortalité en raison des mariages consanguins, pédophilie et violences à l'égard des femmes ou des enfants. Pourtant, cela ne semble pas faire reculer certaines familles turques.

Sabahat Akkiraz, député de gauche et chanteuse populaire turque, a signé l’une des chansons du film. Présente, elle aussi, lors de la première du film à Paris, cette parlementaire préconise "d'éduquer les mères des jeunes filles et jeunes garçons mariés de force. Le rôle de l'éducation des femmes est donc très important".

Depuis quelques années, le gouvernement turc semble vouloir endiguer ce problème. En octobre 2012, un spot vidéo de sensibilisation contre le mariage des enfants, réalisé par l'UNFPA-Turquie a été diffusé sur les chaînes de télévisions turques. Le mariage précoce a même été le thème de deux séries télévisées turques : "Hayat devam ediyor" ("la vie continue") retransmis entre 2011 et 2013 sur ATV, chaîne pro-gouvernementale, ainsi que la récente "Küçük gelin" ("petite jeune mariée") diffusée depuis la rentrée 2013 sur la chaîne "güleniste" (proche du penseur musulman Fethullah Gülen, inspirateur de l'islam politique turc) Samanyolu TV. Pour Ali Inan, co-producteur et distributeur de "Halam geldi", ce long-métrage n'a pas été réalisé que pour faire avancer les choses en Turquie, mais aussi ailleurs "en Afghanistan ou au Moyen Orient, là où un tel film ne peut pas être imaginé".
L'équipe du film lors de l'avant-première à Paris le 14 janvier 2014.
L'équipe du film lors de l'avant-première à Paris le 14 janvier 2014.
©TV5MONDE/Sémiramis Ide (Cliquer pour agrandir)