Terriennes

Harcèlement sexuel : en Afrique aussi, des femmes dénoncent...

Un geste inapproprié, au Gabon comme ailleurs, parmi ceux que dénoncent les étudiantes gabonaises
Un geste inapproprié, au Gabon comme ailleurs, parmi ceux que dénoncent les étudiantes gabonaises
(c) wikicommons

"Moyennes sexuellement transmissibles" : au Gabon, les élèves parlent des "MST" pour désigner l'utilisation des notes par les enseignants comme moyen de harcèlement sexuel à l'encontre des étudiantes. Une  problématique qui traverse tout le continent africain, analysée par la chercheure et journaliste Lady Ngo Mang Epéssé. 

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"Il (un professeur de lycée) a commencé à me faire des avances. J’ai commencé à refuser, refuser, refuser… jusqu’au jour où il m’a mis zéro à mon premier devoir", se souvient Mélanie (nom d'emprunt), qui parle visage caché face à la caméra de l'AFP et se dit fière d'avoir "su résister". 

Comme d'autres élèves, la jeune femme, aujourd'hui étudiante à l'université Omar Bongo de Libreville au Gabon, n'hésite pas à parler de "harcèlement sexuel" de la part des professeurs qui utiliseraient les notes comme moyen de pression pour obtenir les faveurs de certaines élèves.

Une autre étudiante sous couvert d'anonymat raconte avoir changé de filière après avoir refusé les avances d'un professeur qui lui a "rendu la vie infernale".

Dans les cours de l'université et des lycées, le sujet des "MST" alimente depuis des décennies les "kongossa"  (la "rumeur" gabonaise), sans faire scandale sur la place publique. Le problème est connu et a déjà fait l'objet d'articles dans la presse dénonçant ces enseignants "prédateurs".

Si une fille a un petit ami qui est étudiant, ce petit ami va subir les foudres de l'enseignant et aura des zéros lui-même pour amener la fille à céder
Franck Matoundou, leader étudiant de l'université Omar Bongo

"Si une fille a un petit ami qui est étudiant, ce petit ami va subir les foudres de l'enseignant et aura des zéros lui-même pour amener la fille à céder", témoigne auprès de l'AFP Franck Matoundou, leader étudiant de l'université Omar Bongo qui dit avoir déjà porté le problème des "MST" devant l'administration. 

Le harcèlement, au coeur de l'exercice du pouvoir, en Afrique, et partout

Le sujet est loin de concerner le seul Gabon. Dans les autres pays d'Afrique, les femmes, en particulier les étudiantes, doivent faire face au harcèlement au quotidien, tant il est difficile de résister à l'exercice du pouvoir, des hommes le plus souvent. 

Cette réalité, certains la balaient d'un revers de main, et accusent les victimes de susciter leur calvaire, parce qu'elles sont habillées comme ceci ou maquillées comme cela. Des arguments nauséabonds repris par des internautes en mal de célébrité, comme ceux qui s'incrustent parfois sur les réseaux sociaux de TV5MONDE et qui ont été cités, pour mieux les démonter, dans le JTAfrique du 25 octobre 2017, avec pour commenter cette actualité Lady Ngo Mang Epéssé, chercheure en études de genre, qui anima pendant des années une émission dédiée à ces questions "Lady vous écoute" pour la chaîne panafricaine Télésud.  A son habitude, avec le bagout qu'on lui connaît Lady Ngo Mang Epéssé balaye ces non-arguments avec une fin de non recevoir. 

Il y a ce rapport de force, ce droit de cuissage, ce désir de pouvoir, de posséder tout ce qui bouge, les femmes y compris
Lady Ngo Mang Epéssé, chercheure
harcèlement Lady Ngo Mang
Séquence "On en parle" dans le JTA de TV5MONDE du 25 octobre 2017, avec Lady Ngo Mang - Durée : 6'30

Les femmes doivent s'unir, dit encore la chercheure, le seul moyen pour s'opposer à ces - mauvaises - habitudes. Les éducateurs doivent être exemplaires pour permettre de changer les mentalités, pas seulement du côté des garçons,mais aussi du côté des filles, conclut-elle. C'est que souvent même dans l'esprit des mères, des grands-mères, ce qui est vécu par une agression par leurs filles, n'est qu'un passage obligé de la vie de femme. 

Les enseignants évoquent rumeurs et chantages

Côté enseignants, au Gabon, on parle de "rumeurs", même si "le phénomène existe", reconnaît Valéry Mimba, chef du département d'études ibériques.

"Quand la note de certaines étudiantes remonte, on va directement penser que celle-ci a couché avec l'enseignant", déplore-t-il.

Mais les professeurs accusent des étudiants d'utiliser eux aussi différents moyens de pression pour faire du "chantage" sur les notes.

"On m'a proposé de coucher pour remonter une moyenne", se plaint un chef de département sous couvert d'anonymat. Un autre enseignant dit avoir refusé 150.000 FCFA (près de 230 euros) d'un étudiant qui voulait passer en Master.

Pour l'administration, difficile de prouver l'existence du harcèlement sexuel de la part des enseignants: il faudrait que les étudiantes fassent remonter leurs plaintes auprès des chefs de départements, estiment ces derniers.

"S'il y a des preuves incontestables sur un enseignant coupable, cette personne devra répondre de ses actes", s'insurge un représentant du ministère de l'Enseignement supérieur.

"Si ce phénomène existe, c'est inadmissible et le gouvernement condamne de tels actes", ajoute cette même source.

Je comprends les étudiantes qui n'osent pas porter plainte
Un professeur

"Je comprends les étudiantes qui n'osent pas porter plainte", reconnaît un professeur, qui admet que les élèves aient peur des représailles et des complicités entre enseignants.

Selon lui, l'administration universitaire a tendance à minimiser le phénomène des "moyennes sexuellement transmissibles", également constaté au lycée.

Briser le tabou

Certains élèves comme Franck Matoundou aimeraient voir naître une structure spécialisée pour briser le "tabou" et sortir de la peur de porter plainte.

"Les propositions des étudiants sont les bienvenues", indique le représentant du ministère de l'Enseignement qui estime que l'institution n'a pas pu agir jusqu'alors, faute de preuves tangibles.

Membre de la Ligue estudiantine des droits de l'homme (LEDH), Franck déplore l'utilisation du sexe comme "moyen de pression" ou "moyen d'échange" en milieu scolaire.

Les mêmes pressions et tabous se retrouvent au sein des administrations et des entreprises, ajoute l'étudiant en droit qui condamne l'utilisation de la femme comme "un moyen pour l'homme d'affirmer sa virilité mais aussi de montrer sa réussite sociale".

En 2012, le président Ali Bongo avait dénoncé dans un discours "le harcèlement sexuel et le trafic d’influence qui prend de l’ampleur et démotive les personnes compétentes".

La loi gabonaise prévoit des sanctions au sujet du  harcèlement sexuel contre "toute personne occupant une position hiérarchique". Mais aucun professeur n'a été encore condamné par la justice pour de tels faits, reconnaissent des sources au sein des ministères de l'Enseignement et de la Justice.

<p>Des jeunes filles jouaient au football sur les plages de Libreville à l'occasion de la Coupe d'Afrique des nations en janvier 2012</p>

Des jeunes filles jouaient au football sur les plages de Libreville à l'occasion de la Coupe d'Afrique des nations en janvier 2012

AP Photo/Themba Hadebe