HeForShe : une campagne déclinée au masculin féministe

De gauche à droite et de bas en haut, les acteurs Matt Damon, Douglas Booth, Chris Colfer, le président du Parlement européen Martin Schultz, le président américain Barack Obama et le comédien réalisateur Forest Whitaker, tous signataires de la première de HeForShe
De gauche à droite et de bas en haut, les acteurs Matt Damon, Douglas Booth, Chris Colfer, le président du Parlement européen Martin Schultz, le président américain Barack Obama et le comédien réalisateur Forest Whitaker, tous signataires de la première de HeForShe
TV5MONDE

Plutôt que d'être dans l'affrontement, pourquoi ne pas mettre les hommes du côté de la marche pour l'égalité entre les sexes ? C'est le pari de ONUFEMMES. Gros plan sur ces féministes du genre masculin à l'occasion du 8 mars, Journée internationale pour les droits des femmes.

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En 1908 paraissait un opuscule délicieusement drôle, auquel les éditions Autrement ont eu l'excellente idée de donner une nouvelle vie. Dans son Catéchisme féministe, rebaptisé Petit bréviaire du parfait féministe pour faire plus XXIème siècle, le journaliste anticonformiste Jean Joseph-Renaud entendait tordre le cou à tous les clichés assénés aux féministes. Non, une féministe n’est pas laide, et non, le féminisme ne masculinise pas les femmes…


L’écrivain français libre penseur n'était pas le premier mâle à s'engager résolument aux côtés des pionnières de la libération des femmes. Cinquante ans plus tôt, à Saint-Pétersbourg, alors capitale de l’Empire russe, un philosophe emprisonné à la forteresse Pierre-et-Paul parvenait à faire sortir le manuscrit de Que faire ? (Chto Dielat ?), un roman qui allait devenir le vade-mecum d’une génération de révolutionnaires, à commencer par Lénine. Nikolaï Tchernychevski y décrivait à travers son héroïne Vera Pavlovna, une utopie construite autour de ces "femmes nouvelles".  Entre le Russe et le Français, l’Allemand August Bebel publiait « La femme dans le passé, le présent et l'avenir », un essai sur les droits des femmes « pour parvenir à une humanité libre, une société en pleine santé tant au point de vue physique qu'au point de vue social ». En ce tournant du XIXème au XXIème siècle, d’autres voix masculines, nombreuses, se joignirent au concert de l’émancipation féminine. 


Ces féministes qui s'ignorent

Cent ans plus tard, après une deuxième moitié du XXème siècle marquée par un combat féministe mené quasiment exclusivement par les femmes, depuis la tribune des Nations unies, le 20 septembre 2014, la jeune actrice Emma Watson lançait un appel  qui aura marqué les esprits « à ces hommes féministes qui s’ignorent », donnant le coup d’envoi à la campagne de ONUFEMMES baptisée HeForShe (LuiPourElle). 

En ces temps de régression pour les droits des femmes, de crise économique qui frappe d’abord les femmes (elles constituent 70% des pauvres dans le monde), la marche vers l’émancipation passera aussi par les hommes : « Nous avons besoin d'hommes engagés qui, à leur tour, pourront convaincre d'autres hommes d'agir dans le bon sens », insiste Phumzile Mlambo-Ngcuka, la Directrice exécutive, sud-africaine, de ONUFEMMES. « Parce que, pour l'instant, ce sont encore les hommes qui décident et qui bloquent les femmes, dans leurs carrières par exemple, dans la vie politique, dans les choix pour les enfants, et donc vous avez besoin d'hommes engagés qui, à leur tour, pourront convaincre d'autres hommes d'agir dans le bon sens. Pour que les hommes finissent par se dire par exemple : "non je ne vais pas me marier avec une enfant". Nous avons besoin d'hommes prêts, aussi, à en découdre avec leur employeur si les salaires entres hommes et femmes ne sont pas égaux
 
Phumzile Mlambo-Ngcuka HeForShe
Phumzile Mlambo-Ngcuka : "Ce n'est pas assez de dire 'moi je ne prends pas part aux abus contre les femmes'. Vous devez aller plus loin en montrant ce que vous faites pour arrêter les hommes qui commettent ces abus." Durée 3'36


De nombreuses stars masculines, Matt Damon en tête, et des hommes politiques, derrière Barack Obama, ont immédiatement souscrit outre-Atlantique à HeForShe. Sur le Vieux continent, des députés européens ont donné l’exemple, tel Martin Schultz, président social-démocrate allemand du Parlement européen, premier signataire, suivi d’autres comme Marc Tarabella. L’élu socialiste de Belgique est même un récidiviste. Il fut rapporteur pour l'égalité entre les hommes et les femmes, et reste toujours membre actif de la Commission des droits de la femme et de l'égalité des genres. “Les femmes ont mené ce combat avec brio, il y a des progrès, mais pour avancer plus vite, il faut que les hommes, s’y mettent…

Marc Tarabella HeForShe
"Les inégalités dans le travail et la violence contre les violences faites aux femmes, restent les plus grandes." Durée 4'03

Vers le million de signatures

Yoram Perez, chef de projet web à TV5MONDE
Yoram Perez, chef de projet web à TV5MONDE
© Violaine Colmet Daâge

Des dizaines de milliers d’hommes, anonymes, discrets, ont apposé leur signature à HeForShe, dont quelques-uns à TV5MONDE. Yoram Perez est chef de projet web au sein de la chaîne internationale francophone. En 2011, il accompagna le lancement de Terriennes… dont il trouva le nom. L’engagement féministe est pour lui d’une telle évidence qu’il serait "prêt à voter pour des candidats qui inscriraient les revendications féministes dans leur programme", qu’il "regrette l’abandon des abcd de l’égalité", et qu’il allait de soi de souscrire à la campagne de ONUFEMMES. Il se réjouit que les hommes soient réintégrés dans ce combat universel.

Je trouvais dommage que l'autre moitié de l'humanité ne soit pas impliquée

Yoram Perez HeForShe
Trois questions à Yoram Perez 

Pourquoi avoir signé la campagne HeForShe ?
 
« J'ai signé parce que je trouvais l'initiative excellente, elle était agréablement surprenante, dans la mesure où trop rarement, dans le féminisme, on a requis l'attention et la participation des hommes. Or c'est uen problématique qui devrait toucher aussi bien les hommes que les femmes.
 
Quand avez-vous commencé à vous intéresser à ces questions des droits des femmes ?
 
C'est venu d'une réalité simple et personnelle, ma mère qui faisait ses études dans les années 1970 à Nanterre (banlieue ouest de Paris, l'université d'où était parti le mouvement de Mai 1968, ndlr), des études reprises sur le tard, déjà trentenaire, s'est subitement retrouvée au sein de mouvances féministes, elle suivait un cours de sociologie avec Jean Baudrillard, et il y avait donc chez moi toutes sortes de littérature féministe.
Certaines formes de revendications me semblaient sur le moment un  peu outrancières mais je comprends avec le recul que cette virulence était  nécessaire à l'époque. D'ailleurs, cette virulence est de retour aujourd'hui via des mouvements comme celui des FEMEN (les activistes aux seins nus, ndlr), signe que, face aux risques de régressions sociales, un certain "extrémisme" peut à nouveau être de mise…
Les droits des femmes sont devenus pour moi une évidence. Je ne pouvais pas comprendre qu'une femme, alors, ne soit pas féministe.
 
C'est une problématique qui ne vous a jamais quitté ?
 
Non, puisqu'elle était là dans mon enfance, un peu plus tard dans mes études supérieures, dans les années 1990, j'avais des copines qui militaient dans des groupuscules féministes, des héritières de cet esprit de 1968. Et moi je me retrouvais bien dans leurs discours, mais j'étais interdit de participation à leurs réunions. Parce que dans leurs règles, il était clair que les hommes n'étaient pas les bienvenus, que la parole masculine était forcément une parole de violence, qui allait s'imposer par la force, donc elle était exclue. Et là, je trouvais dommage que l'autre moitié de l'humanité ne soit pas impliquée. Même si, là encore, je peux maintenant comprendre les raisons de cette discrimination, à l’époque, je regrettais de ne pas pouvoir participer…
Aujourd'hui je pense qu'elles avaient tout à fait raison, pour développer leur propre discours, il fallait le développer entre elles, et elles ne pouvaient pas ouvrir la porte qu'aux garçons qui leur paraissaient sympathiques ! Il aurait fallu l'ouvrir à tout le monde…
L'initiative HeForShe représente donc la petite fenêtre que j’attendais depuis longtemps pour pouvoir apporter mon soutien en tant qu’homme. Quand une initiative féministe estime qu’il est bon de tendre la main aux garçons, c’est une invitation à laquelle on ne peut pas ne pas répondre !
Dans un moment où il faut rester vigilants, on ne sera pas de trop pour empêcher que les choses repartent dans le mauvais sens… »
D’autres actions mixtes fleurissent à l’occasion de cette journée internationale pour les droits des femmes de 2015, comme celle lancée par l'ONG Care "donne du pouvoir aux femmes, si tu es un homme", ces Turcs qui défilent en jupe pour défendre les droits des femmes, ou encore ces Afghans vêtus de la Burqa pour protester contre le sort réservé à leurs concitoyennes. D’autres livres rappellent l’engagement ancien des hommes aux côtés des femmes, comme l’exhaustif ouvrage  “Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable” du sociologue  Alban Jacquemart. On ne peut que s’en réjouir, “afin que le monde se fasse plus accueillants aux femmes”, comme le souhaite la directrice exécutive de ONUFEMMES.

Malgré elles...

Femmes et hommes dans les rues de Paris en mai 1968
Femmes et hommes dans les rues de Paris en mai 1968
DR
Et souvent il suffit de presque rien pour changer le cours d’une vie. Permettez donc une petite histoire personnelle. En mai 1968, au retour d’une manifestation de ce printemps des rêves à Paris, Guy Braibant, mon père, Conseiller d’Etat qui paraissait un peu austère, revint à la maison et nous annonça : “je suis féministe. Je vais donc agir en tant que tel, et désormais c’est moi qui ferai la vaisselle.” Comme il était chef de famille, il ne vint à personne, pas plus à mon frère aîné qu’à ma mère de contester cette décision. Le premier soir, dans un silence tendu, nous restâmes immobiles en attendant la fin de cela : Guy Braibant, incapable de planter un clou et encore plus de cuire des pâtes, faisait la vaisselle. Notre mère, qui refusait le féminisme, était arc-boutée aux accoudoirs de son fauteuil, pour ne pas se précipiter afin de reprendre "sa" place. Elle y resta ainsi environ deux semaines. Puis elle fuma sa première cigarette après le repas. Elle se prit à ouvrir ses livres au sortir du dîner. Deux mois plus tard, elle qui n’avait pu faire d’études, pris des cours du soir. Quelques années encore et elle obtint un diplôme qui lui permit d’exercer son métier d’assistante sociale dans un service de psychiatrie. Elle s’engagea dans des mouvements antiracistes. Mon père faisait toujours la vaisselle…
 
Quinze ans plus tard, alors qu’elle prenait sa retraite, mes parents divorçaient. Michla Gielman, ayant repris son nom de jeune fille, s’inscrivait à la Sorbonne, remplissait des cahiers de notes, soutint un mémoire de DEA à 75 ans passés. Et acheva sa vie à 90 ans, toujours imperméable au féminisme, autonome et joyeuse. Tout cela parce qu’un jour, l’homme qui partageait sa vie se mit à faire la vaisselle… 
 
Petit bréviaire du parfait féministe, Jean Joseph Renaud, 1910, réédité par Autrement en 2015, extrait : 
"Mais que fait donc le féminisme pour les femmes ? Il les groupe, prend en main leurs intérêts, leur fait ouvrir une à une les professions lucratives que l'égoïsme et les préjugés leur ferment, les défend contre les exploiteurs qui paient un même travail beaucoup moins s'il est féminin que masculin."
 
Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable, Presses universitaires de Rennes, 2015, extrait : 
"Dans son édition du 11 mars 1977, le quotidien Le Monde publie un article au sujet du procès de six militantes du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) d’Aix-en-Provence, poursuivies pour avoir pratiqué des avortements. Cet article mentionne que la Confédération française démocratique du travail (CFDT), impliquée depuis plusieurs années dans la lutte pour la libéralisation de l’avortement, a mandaté « Madame Claude Magistry, membre du bureau national » pour témoigner à la barre et manifester ainsi le soutien de la centrale syndicale aux inculpées. Le rédacteur en chef du journal reçoit alors un courrier de Claude Magistry qui indique qu’« il se trouve que par un de ces ‘hasards’ de la nature, [s]a mère ait enfanté d’un garçon qui fût prénommé CLAUDE ». Le syndicaliste tient également à préciser qu’il est un homme au rédacteur en chef du Matin de Paris, journal qui a couvert le procès d’Aix-en-Provence mais qui a omis de signaler la présence d’un homme parmi les témoins."
Deux parutions à l'occasion de ce 8 mars 2015, qui rendent hommage aux hommes féministes...
Deux parutions à l'occasion de ce 8 mars 2015, qui rendent hommage aux hommes féministes...