Houda Benyamina, réjouissante Caméra d'Or au Festival de Cannes 2016

Houda Benyamina et sa bande de filles "Divines" après la récompense reçue à Cannes
Houda Benyamina et sa bande de filles "Divines" après la récompense reçue à Cannes
AP Photo/Thibault Camus

On espérait une Palme d'Or décernée à une femme pour cette édition 2016 du festival de Cannes. On attendra encore. Mais une bonne surprise est arrivée avec la Caméra d'Or remise à la réalisatrice franco-marocaine Houda Benyamina pour son film Divines. Récompense accueillie avec un discours féministe revigorant.

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Edouard, t'as du clito !

"Que ce soit une femme qui nous ai remis le prix, c'est juste une tuerie ! pour que les choses changent, il faut beaucoup plus de femmes décisionnaires, parmi les sélectionneurs aujourd'hui. Des femmes, des femmes ! Je voudrais dire merci à Edouard Waintrop (délégué général de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes qui décerne la Caméra d'Or, ndlr). Edouard, je vais te le dire : t'as du clito !" En quelques mots, Houda Benyamina fait basculer la cérémonie de clôture du Festival de Cannes 2016 et ses remerciements émus vers un moment sursaut de culture engagée et déjantée. L'actrice Marina Foïs avait bien tenté quelque chose lors de la remise de la palme du court-métrage en choisissant d'énumérer uniquement des réalisatrices parmi les lauréats précédents, mais la forme était trop policée pour bousculer les esprits.


La réalisatrice franco-marocaine, elle, met le feu à la salle, comme Julia Roberts avait fait le buzz avec ses pieds nus sur le tapis rouge où ne devraient défiler que des escarpins à talons aiguilles selon les codes cannois... Le maître de cérémonie de clôture Laurent Lafitte n'a pas cherché à l'interrompre, s'excusant presque de devoir mettre un terme à sa réjouissante diatribe, mais n'avait-il pas ouvert le festival en lançant à Woody Allen dont le "Café society" était projeté en ouverture : « Ces dernières années, vous tournez beaucoup en Europe alors que vous n'êtes même pas condamné pour viol aux Etats-Unis… », un coup de pied pour rappeler que le réalisateur était accusé par certains de ses enfants adoptifs d'acte incestueux et que dans presque tous ses films les jeunes héroïnes tombent dans les bras d'hommes mûrs...

"J'ai fait les ménages dans les avions avec ma mère, j'ai fait des boulots chiants... On n'a pas le droit d'être fatigués (quand on travaille dans) le cinéma ! Sortez-vous les doigts du cul", a-t-elle encore lancé, ponctuant son discours de remerciements de "putain", "merde", et de youyous. Une fraîcheur qui a enthousiasmé la toile mais a aussi rebuté les grincheux.
 

Divines, que nous n'avons pas encore vu, a été ovationné par le public lors de ses projections à Cannes et salué par la critique. Voici ce qu'en dit l'AFP : "Coup de poing venu de banlieue parisienne, porté par une intrigue haletante et un jeu d'actrices à l'énergie folle". Divines raconte le passage à l'âge adulte d'une bande de filles ébouriffantes. « Divines est l'éducation sentimentale de Dounia, partagée entre l'appât du gain et ses émotions. C'est une tragédie qui ose le rire, un hymne à l'amour et à l'amitié, une réflexion sur l'universalité du politique et du sacré dans notre société. » dit Houda Benyamina.
 

Caïd au féminin

Dounia, interprétée par Oulaya Amamra, petite soeur de la réalisatrice "forme un duo souvent hilarant, ados liées à la vie à la mort, avec Deborah Lukumuena, sa meilleure amie, la fille de l'imam du quartier." nous dit encore l'AFP. "La drogue, la pauvreté et la relégation sont omniprésentes dans ce film qui prend aux tripes. Mais ici, nul misérabilisme ou discours social pesant. Le spectateur est happé par une histoire foisonnante, suivant les pas de Dounia, qui quitte le lycée et s'émancipe de sa famille. La mise en scène soignée de la réalisatrice d'origine marocaine, née dans la banlieue sud de Paris, offrant de belles séquences chorégraphiées, lorsque Dounia tombe amoureuse d'un jeune danseur de son quartier.
La question du rapport à la religion est abordée, tandis que le féminisme est une évidence : le caïd de la cité est une fille qui revendique tout naturellement "d'avoir du clito", plutôt que des couilles.
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Divines est une évidence, semble-t-il, pour une cinéaste qui a grandi dans une cité de la banlieue Sud de Paris et qui a cofondé l'association "1000 visages" dont l'objectif est d'oeuvrer "en faveur de l’accès à la culture, la création, la diffusion, l’éducation artistique et culturelle auprès des populations qui en sont éloignées, que ce soit pour des raisons sociales, économiques ou territoriales." Une initiative qui rappelle que "les arts cinématographiques et audiovisuels de masse, en France, sont très loin d’incarner un modèle de diversité".

La Caméra d'Or est, sans nul doute, une divine surprise offerte à ces "mille visages" et au cinéma par les femmes. Même si on peut regretter que la palme d'or ait échappé une nouvelle fois à une femme, à la réalisatrice allemande Maren Ade qui était donnée victorieuse. Malgré un prix du Jury attribué à l'Américaine Andrea Arnold pour American Honey, le Festival de Cannes reste, d'édition en édition, et depuis plus de 70 ans, l'un des hauts lieux de la domination masculine dans le 7ème art.