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Inde : la pornographie bannie d'Internet ?

Des jeunes hommes dans un cyber café de Allahabad, dans l'Uttar Pradesh au Nord Est de l'Inde, alors que le gouvernement national venait d'annoncer le bannissement de la pornographie sur Internet
Des jeunes hommes dans un cyber café de Allahabad, dans l'Uttar Pradesh au Nord Est de l'Inde, alors que le gouvernement national venait d'annoncer le bannissement de la pornographie sur Internet
AP Photo/Rajesh Kumar Singh

Le gouvernement indien a décidé de faire bloquer l'accès aux sites pornographiques du pays depuis le début du week-end, puis est revenu sur sa décision. Sur les réseaux sociaux, l'indignation a été à son comble. Bannir la pornographie d'Internet : instrumentalisation électorale, ou véritable sujet de société ?

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Criminaliser le visionnage de porno ?


#PornBan était le nouveau cri de ralliement des Indiens connectés à Twitter depuis que leur gouvernement avait décidé d'interdire l'accès à 857 sites pornographiques sur Internet. Si tous les fournisseurs d'accès Internet n'ont pas appliqué le filtrage — loin s'en faut — certains sites pornographiques (ou non, lire cet article : Ledauphine.com, "site pornographique" censuré par le gouvernement) ont quand même été bloqués. La justification donnée par le gouvernement, pour cette censure administrative, est "la protection des enfants contre la pornographie en ligne". Le CSA, en France, en 2012, avait publié un rapport sur ce même sujet de la protection des mineurs, qui soulignait l'impossibilité de censurer les sites pornographiques Internet, mais incitait — entre autres — à sensibiliser les parents aux logiciels de contrôle parental (La protection des mineurs à l’heure de la convergence des médias audiovisuels et d’internet - Document de réflexion). Le gouvernement indien est en train de faire marche arrière, mais le sujet a fait la une des journaux et déclenché une véritable bronca.

L'idée de relier la problématique des viols des femmes — très importante en Inde (un viol de femme toutes les 30 secondes, lire notre article, Inde : contre le viol, des femmes patrouillent) — à la consultation de "porno" sur Internet est un facteur important qui a poussé le gouvernement à vouloir opérer cette censure.

Un avocat indien avait effectué un recours auprès de la Cour Suprême en 2013 afin de demander l'interdiction totale de la pornographie et la criminalisation de son visionnage, sous le prétexte que ceux qui visionnent des films de ce type "sont responsables de beaucoup de viols, car "les criminels sexuels regardent ces clips avant d'attaquer des femmes". Pour autant, la réalité indienne vis-à-vis de la pornographie, des viols de femmes, et des nouvelles technologies en générale est-elle aussi simple que les conservateurs au pouvoir voudraient bien le laisser entendre ?

Un pays prude… mais friand de pornographie


L'Inde n'est pas un pays aux mœurs sexuels libérés, malgré les statues érotiques au fronton des temples et le fameux Kamasutra, célébrés par les occidentaux. La sexualité est un énorme tabou dans ce pays, alors que la pornographie y est très présente, comme le souligne Sébastien Farcis, correspondant permanent de RFI en Inde : "On est dans une société qui ne parle pas de pornographie, alors que c'est extrêmement répandu. C'est une société où on ne parle jamais de sexe, il n'y a aucune éducation sexuelle dans la famille, entre mère et enfant par exemple. Il y a un gros débat sur la nécessité qu'il y ait de l'éducation sexuelle dans les écoles, et beaucoup en Inde, dont les membres du parti au pouvoir y sont opposés."

Qui accède aux sites pornographiques que le gouvernement voulait bannir ? En quelle proportion ? Avec quels effets ? La pornographie se diffuse-t-elle avant tout par le réseau mondial ? De quel type de pornographie s'agit-t-il ? Des éléments de réponses sont apportés — avec précaution — par le correspondant de RFI en Inde, Sébastien Farcis, puisque de nombreuses données manquent : "On est à 10%  de la population qui a accès à Internet, d'une quelconque façon que ce soit. C'est très peu, mais c'est plus de 100 millions de personnes. La question du porno avait été abordée, après les viols médiatisés, et le recours auprès de la Cour Suprême de cet avocat. Il faut savoir que le visionnage de la pornographie est de toute manière mal perçu dans la population, puisque ça va contre les valeurs de la famille indienne. Les Indiens qui n'ont pas d'accès à Internet sont équipés de téléphones portables, et c'est avec ces appareils que la pornographie se diffuse, sans connexion à Internet, d'ordinateur à téléphone, ou entre téléphones. Le plus souvent c'est du porno local."

Sachant qu'il y a plus de 800 millions de téléphones portables en Inde, l'efficacité d'un bannissement des sites pornographiques sur Internet semble limitée dans ses effets, si le gouvernement souhaitait réellement empêcher le visionnage de ce type de productions filmées.

Reportage en Inde de Sébastien Farcis pour RFI, sur la pornographie et le lien supposé avec les viols (02'46) :

Les hommes, les femmes et le porno

Les sites porno sont légions sur la toile mais très différents les uns des autres. Parler d'un seul type de pornographie — qui représenterait l'ensemble — est un raccourci inquiétant pour ceux qui défendent la liberté d'expression et le libre accès à Internet.

Le chercheur de l'université nationale de droit de Delhi, qui publie sous le nom de Manish, souligne la simplification effectuée, selon lui, par la pétition demandant l'interdiction de la pornographie, ainsi que les amalgames et conclusions qui en découlaient (article en anglais de juillet 2013) : "La pétition confond toutes sortes de pornographies et ne parvient pas à faire effectuer un argument nuancé à l'encontre d' actes spécifiquement néfastes, comme la pornographie juvénile (qui est déjà interdite en vertu de l'art. 67B de la Loi informatique). La pétition fait également plusieurs raccourcis logiques quand elle cherche une validation judiciaire afin d'établir un lien de causalité entre la pornographie et le viol, alors qu'il n'y a pas de données empiriques pour soutenir une telle conclusion. La pétition fait également des comparaisons bizarres (et complètement hors de propos) entre les sadiques sexuels, les pédophiles et les gens qui regardent du porno, pour pouvoir justifier l'interdiction proposée."

Evidemment, tout n'est pas rose dans le monde de la pornographie, que ce soit en Inde ou ailleurs. Un article de blog indien, qui défend le droit à regarder du porno, exprime malgré tout les divers dangers que représentent certaines formes de pornographie : "Il est vrai que certains types de porno peuvent influencer les gens en leur montrant des sévices considérés comme un divertissement acceptable. Le porno à base de viol, le porno de vengeance ou la pornographie juvénile viennent particulièrement à l'esprit. Les films porno avec des insertions d'objets inhabituels peuvent entraîner l'automutilation ainsi que des blessures." Pour autant, l'auteur continue — à la suite de ces mises en garde — à faire la promotion de la pornographie qui peut selon lui, "améliorer la vie sexuelle des personnes en donnant des idées de plaisirs à prodiguer à leurs partenaires - quelque chose qu'une culturephobique au sexe — comme la nôtre ne permet pas d'aborder, alors que ces films peuvent enseigner aux jeunes adultes la façon d'être un bon mari ou une bonne épouse". Un commentaire sur le site vient alors rappeler à l'auteur la condition des femmes actrices volontaires ou non du porno : "Vidyut, pour qui écrivez-vous? Certainement pas pour les droits humains des femmes prostituées et soumises au trafic dans le porno. La pornographie devient de plus en plus violente. Aujourd'hui les femmes dans le porno sont soumises à… (suivent des descriptions d'actes sexuels humiliants, ndlr). Les actrices porno aux États-Unis ont une durée de vie moyenne de 36 ans. Beaucoup se suicident. Elles ont des relations sexuelles avec des hommes qu'elles trouvent répugnants (…). Qu'en est-il de leurs « droits humains »?"

Les violences infligées aux femme (ou simulées comme telles) dans certaines productions pornographies, les représentations qui en découlent dans l'imaginaire sexuel, sont un véritable sujet d'inquiétude. Pour autant, interdire l'accès à tous les sites pornographiques Internet en Inde empêcherait-t-il que ces violences et humiliations visuelles et réelles de l'industrie du porno cessent ? L'industrie ou l' "artisanat" pornographique indiens seraient-ils stoppés dans ce cas là ? Les viols diminueraient-ils ? Rien n'est moins certain.

Ce qu'engendre ou non la pornographie

Comme tout sujet tabou, il est très difficile de connaître la réalité et les effets de la consommation de pornographie en Inde. Les types de pornographie visionnée, leur influence, ne sont pas étudiés. Si en Inde une grande partie de la population est pour le filtrage Internet et exprime que plus les hommes regardent de la pornographie, plus leur capacité à agresser sexuellement les femmes augmente, cette cause-à-effet, cette incitation au viol supposée de la pornographie, n'est pas prouvée. Par exemple, les femmes regardent, elles aussi de la pornographie, et en nombre croissant en Occident, en est-il de même partout ailleurs ? Impossible en tout cas de le savoir précisément en Inde.

Le ministère américain du Bureau des statistiques de la justice, sur la victimisation criminelle, a publié un rapport annuel qui indiquait que le taux d'assauts sexuels et de violavait chuté de 5 pour 1.000 femmes américaines de plus de 12 ans en 1995, à 1,8 pour 1 000 en 2011. Cette statistique est à raccorder, selon l'auteur de l'article , avec la facilitation de l'accès à la pornographie durant cette période. Un économiste économiste Todd Kendall a publié en 2006 une étude pour le Bureau national d'études économiques américain, qui concluait que "l'accès à Internet semble être un substitut au viol ; en particulier, les résultats suggèrent qu'une augmentation de 10% de l'accès à Internet est associée à une baisse des victimes de viol de l'ordre de 7,3% ".

La culture indienne mènerait-elle les amateurs de porno de ce pays à des comportements inverses de celui des américains ? Les indiens mâles passeraient-ils plus facilement à l'acte plutôt que d'assouvir leur frustration sexuelle en visionnant des films pornographiques ? Cette question n'est pas résolue, avec une conséquence étonnante : le porno est aujourd'hui un enjeu politique en Inde, pour une partie de la population, et des médias.

Ce que le journaliste Sébastien Farcis résume de la façon suivante : "Si on effectuait un sondage dans la population, je pense que la majorité de la population serait pour le filtrage. Il y a une vague conservatrice et cette interdiction administrative en est le résultat direct. Mais une partie de la population le prend mal. La jeunesse est partagée : entre les valeurs familiales traditionnelles — le mariage souvent arrangé — et la liberté qu'offre Internet, c'est difficile pour elle. La classe moyenne, même si elle est minoritaire, est dans la même dynamique : c'est quelque chose d'important cet accès à Internet. Si à Dehli ou Bombay on peut sortir dans des bars et rencontrer des filles, dans les petites villes, les villages, c'est impossible.  Internet amène de la fantaisie, et une fois que les gens y ont eu accès, à quoi cela sert-il de leur interdire ? C'est peut être encore une des seules échappatoires dans une société très conservatrice, où l'on ne peut pas parler à quelqu'un s'il est d'une classe inférieure. Les femmes aussi consomment du porno, j'en connais."

La censure de l'accès Internet au porno, comme prétexte à une politique conservatrice plus large ? La conclusion du journaliste y fait penser :
"C'est un mouvement de fond des conservateurs : le mot "lesbien" est par exemple presque impossible à placer dans un film aujourd'hui".