Terriennes

Insultes et serviettes hygiéniques : cocktail explosif pour Stella Nyanzi universitaire jugée en Ouganda

Stella Nyanzi, à droite, a insultée Janet Museveni, ministre et épouse du président de la République d'Ouganda
Stella Nyanzi, à droite, a insultée Janet Museveni, ministre et épouse du président de la République d'Ouganda
AP Photo/Stephen Wandera et Facebook

Stella Nyanzi devra désormais mieux choisir ses qualificatifs au sujet de ses adversaires, surtout s'ils sont, comme Yoweri et Janet Museveni à la tête de l'Ouganda. Pour son manque de prudence, la spécialiste de la sexualité en Afrique a été arrêtée le 7 avril 2017 avant de comparaître en justice le 25 mai 2017, libérée sous caution le 11 mai.

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MISE A JOUR - 11 mai 2017, sources AFP et RFI : Stella Nyanzi, militante des droits de l'homme arrêtée le 7 avril pour outrage au chef de l'État ougandais, a été remise en liberté mercredi par un tribunal de Kampala dans l'attente de son procès le 25 mai 2017.

Selon RFI, "Stella Nyanzi est entrée dans la salle, soutenue par des agents de la prison. Impossible pour elle de marcher ou de se tenir debout seule. L'accusation n'a pas plaidé contre sa remise en liberté sous caution, mais a insisté sur sa condition mentale. « Nous avons toujours cette profonde conviction que l'inculpé a un problème de santé. Cette question d'une possible maladie mentale n'est pas quelque chose qu'elle peut gérer par elle-même. En ce moment même, il est dit qu'elle est malade. Seul Dieu et peut-être les docteurs peuvent dire à cette Cour de quel type de maladie elle souffre », a déclaré le procureur, Jonathan Muwaganya. Une manière de la décrédibiliser, dénonce son avocat. Mais la décision finit par tomber. « Dans l'exercice de mon pouvoir discrétionnaire, j'accorde à l'accusée sa liberté sous caution ».

"Truie paresseuse !" Stella Nyanzi avait complimenté en termes choisis Janet Museveni, ministre de l'Education en Ouganda, pour ne pas avoir tenu la promesse faite par son mari et chef d'Etat, Yoweri Museveni, de fournir gratuitement des serviettes hygiéniques dans les écoles.


C'est par un long texte publié sur sa page Facebook que cette universitaire, activiste des réseaux sociaux, avait attaqué, une fois de plus, le gouvernement ougandais.
 

Stella Nyanzi revendique ses insultes en rafales, elle a érigé l'obscénité en geste politique, littéraire et révolutionnaire, parce selon cette universitaire, citant la revue impertinente américaine Current affairs, "nier l'importance de la vulgarité c'est rejeter la tradition révolutionnaire". Une tradition qui n'a pas échappé à un internaute ougandais interpellant directement l'ambassade de France, pays de ladite tradition, au sujet de cette arrestation arbitraire.
 

Révolutionnaire et poétique obscénité

Selon la professeure Stella Nyanzi dont les travaux portent sur la sexualité en Afrique, et qui se présente comme une "queer rieuse, écrivaine et universitaire peu académique" sur son compte twitter, la vraie obscénité, se trouve du côté de la gouvernance menée dans son pays. Une "dictature" qui interdit l'homosexualité (au risque de la mort), qui piétine les droits des filles, leur refusant un minimum d'hygiène en particulier lorsqu'elles ont leurs règles, les empêchant ainsi d'aller à l'école, de s'éduquer, le b.a.-ba de l'émancipation. "Qu'est ce qui est plus vulgaire qu'un président autorisant le vol de milliards de l'argent public ? (.../...) Qu'est-ce qui est plus vulgaire que les églises qui prennent l'argent et les offrandes des Ougandais, un argent fait du sang des Ougandais et qui provient du vol, de la corruption, du détournement de fonds, de la corruption et de la sorcellerie ? Quoi de plus vulgaire que la pauvreté mordante des masses dans les villages, juxtaposée à la richesse des consommateurs gras dans la ville ? (.../...)" écrit-elle pour se défendre.

Dans ses fonctions de ministre de l'Education, Janet Museveni avait en effet annoncé que l'une des promesses électorales de son mari (au pouvoir sans discontinuer depuis plus de 20 ans) prévoyant la distribution de serviettes hygiéniques ou autres tampons, destinée au départ à garantir que les filles puissent rester à l'école quand elles ont leurs règles, ne serait pas tenue faute de budget. En réponse Stella Nyanzi avait aussitôt lancé une campagne de collecte de fonds et distribué des protections périodiques dans les écoles.
 


Et face à cette inertie criminelle, à l'incurie des autorités, elle mène un combat sans merci, usant de la seule arme en sa possession : le cri, la vocifération, et cela non stop.

Le serpent toxique est la femme d'un tyran qui a abandonné les pauvres citoyens de l'Ouganda
Stella Nyanzi, universitaire et opposante ougandaise

Ces dernières semaines, elle a donc appuyé sur l'accélérateur verbal, usant d'un vocabulaire machiste et sexiste assumé : une première salve à la mi-mars 2017 où elle comparait le président Museweni à une paire de fesses ;  puis à l'occasion d'un second tir fin mars, voilà qu'elle imaginait Janet Museveni, épouse du précédent, en "truie paresseuse", qui "envoie ses enfants à l'école en aéroplane et nous conseille de faire pareil. Elle a ouvert ses mâchoires pourries et nous a dit 'n'envoyez pas vos enfants sur ces dangereuses motocyclettes à l'école mais achetez vous une voiture pour le faire. Faites ce que je vous dis, ne faites pas ce que je fais, dit-elle avec ses cuisses pleines de cellulite (.../...) Le serpent toxique est la femme d'un tyran qui a abandonné les pauvres citoyens de l'Ouganda…" Le reste à l'avenant.

Aussitôt les menaces d'arrestation se sont accumulées sur sa tête. Comme celles de l'exclure de l'université qui ont été proférées à plusieurs reprises. Le quotidien français Le Monde rappelle que "il y a un an, elle avait déjà réagi à sa manière lorsque l’université avait voulu l’exclure. Dans une vidéo devenue virale, elle avait protesté avec force, hurlant et se montrant seins nus devant les caméras. Cette forme de démonstration, habituellement utilisée en Ouganda par les vieilles femmes, est très humiliante pour les personnes qui sont visées."

Cette fois encore, alors qu'elle était aussitôt suspendue de son poste à l’université Makerere (la plus importante du pays), l'arrestation annoncée a décuplé la riposte de l'anthropologue, malgré le pardon (ou grâce à celui-là ?) de la ministre lors d'un entretien télévisé. Pardon aussitôt rejeté :  "Elle, avec son cerveau plus étroit que son vagin, prétend me pardonner. Je ne veux pas de son pardon. (.../...) Est-ce que j'ai cherché son pardon lorsqu'en 2014, mon père, un médecin, est mort sur le chemin de l'hôpital faute d'avoir trouvé à temps le médicament dont il avait besoin ? Est-ce que j'ai invoqué son pardon lorsqu'en 2015, ma mère, une travailleuse sociale, est morte faute d'avoir pu trouver à temps une ambulance pour la conduire à l'hôpital ? (.../...) Est-ce que j'ai cherché son pardon lorsque les mines d'or sont exploitées sous la menace de milices armées tandis que femmes et jeunes filles dorment dénudées dans les rues de Kampala ? (.../...)"

Ils disent que j'ai franchi la ligne de décence dans mes écrits à propos de Janet, mon rejet de son pardon non sollicité, et ma putain d'attitude envers les Musevenis et tous les Musevenistes !
Stella Nyanzi

Et quelques heures plus tard, alors que la polémique enfle, elle insiste dans un nouveau post que ne renierait pas un marquis de Sade, un Comte de Lautréamont, ou une Virgine Despentes : "Ils disent que j'ai franchi la ligne de décence dans mes écrits à propos de Janet, mon rejet de son pardon non sollicité, et ma putain d'attitude envers les Musevenis et tous les Musevenistes ! Ils disent qu'on a besoin d'un dialogue. Je leur dis pas question, je ne vais pas suivre les marches de ces courtiers empoté de la paix, qui se vautrent en essayant de se concurrencer pour montrer à la dangereuse Janet de dangereux qu'ils l'adulent et l'adorent. Plutôt que de lécher ses bottes puantes, je préfère lécher son clitoris, ses grandes lèvres, ses lèvres mineures, sa vulve et les poils gris de son pubis, et lui apprendre à lécher l'anus de son léopard !"
 


Le pardon, cette fois, risque bien de ne pas lui être accordé. Arrêtée le 7 avril 2017 au soir, au sortir d'une intervention publique effectuée devant le Rotary Club, où elle exhortait encore et toujours à l'aider dans sa quête de protections périodiques réutilisables pour les Ougandaises, elle a été déférée devant le tribunal trois jours plus tard. Les charges sont accablantes pour la prévenue : après le cyber-harcèlement et l'outrage à l'encontre du président Yoweri Museveni, pour les juges, nul doute qu'elle récidive avec son épouse.
 

Depuis, la riposte s'organise sur les réseaux sociaux autour du mot dièse #FreeStellaNyanzi, pour défendre cette très populaire académicienne bien peu académique. Mais elles aussi sous la menace. Selon Reporter sans frontières, Gertrude Uwitware, une journaliste de NTV, la principale télévision privée d'Ouganda, qui avait pris la défense de Stella Nyanzi dans un blog, a été brièvement kidnappée et passée à tabac samedi 8 avril dans la soirée. Ses agresseurs lui ont intimé d'arrêter de s'en prendre aux Museveni, et ordonné de détruire tous ses posts sur Facebook ou Twitter trop critiques à leur encontre.
 
 
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Chapter Four, ong ougandaise de lutte pour les droits civiques, est, elle aussi, montée au créneau, fustigeant les charges retenues à l’encontre de l’universitaire. « Il s’agit vraiment d’une attaque contre la liberté d’expression, insiste son directeur, Nicholas Opiyo, mais aussi d’une tentative de protéger les membres de la famille présidentielle contre les critiques publiques. » Selon lui, les propos de la chercheuse sont certes « peu communs » en Ouganda, « mais il s’agit d’une linguiste et d’une anthropologue », ajoute-t-il, évoquant même « des mots poétiques » pour qualifier son vocabulaire. Il s’insurge contre le fait qu’elle ait été détenue pendant trois heures sans avoir droit à un avocat, période durant laquelle « elle a perdu conscience ».

"Depuis de nombreuses années, nous avons documenté de nombreuses violations des droits des Ougandais à la libre expression, avec des radios et journaux contraints par le gouvernement de fermer, pour les punir de leur couverture critique de la manière dont le gouvernement essaie de contrôler ce qui est diffusé", a commenté de son côté Maria Burnett, chercheuse à Human rights watch (HRW). "L'arrestation et les accusations portées contre le Dr. Nyanzi sont une nouvelle indication claire que ceux qui expriment des opinions critiques sur le gouvernement peuvent subir sa colère. La manière dont Nyanzi a été arrêtée vendredi tient plus de l'intimidation que de la loi, d'une tactique pour l'effrayer elle et sa communauté".

Aux dernières nouvelles, la Cour a refusé la demande de caution de la, désormais, célèbre prisonnière qui est retournée dans sa cellule du centre de détention pour femmes de Luzira à Kampala, jusqu'au 25 avril 2017. A suivre...
 

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1