Isabel Allende Bussi, candidate à la présidentielle du Chili, « fille de… » mais pas que…

Isabel Allende à droite, penchée sur sa maman Hortensia, alors encore en vie, en compagnie de l'ancien président chilien Ricardo Lagos, lors du dévoilement d'un portrait du président assassiné Salvador Allende, dans le Palais présidentiel de La Moneda
Isabel Allende à droite, penchée sur sa maman Hortensia, alors encore en vie, en compagnie de l'ancien président chilien Ricardo Lagos, lors du dévoilement d'un portrait du président assassiné Salvador Allende, dans le Palais présidentiel de La Moneda
AP Photo/Santiago Llanquin

Isabel Allende Bussi, fille de l’ex-président Salvador Allende  renversé lors du coup d’Etat de 1973, a annoncé sa candidature à la présidentielle au Chili. Cette information a généré une onde massive avec une portée internationale car « fille de… ». Mais Isabel, sénatrice et Présidente du Parti Socialiste chilien, figure politique majeure du pays, compte beaucoup plus que son patronyme historique.

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Elle semble très forte parfois dure, ses traits tendus laissent souvent échapper un sourire affable, sa parole est ferme, claire. A la fois douce et confiante, Isabel Allende, 71 ans a su s’imposer dans le paysage politique chilien (ne pas la confondre avec son homonyme et cousine l’écrivaine à la notoriété internationale elles aussi). Son parcours politique est riche : élue députée (1994-2010) et présidente de la chambre de députés (2003-2004). Depuis 2010, elle est sénatrice et a été la première femme à occuper le poste de Présidente du Sénat au Chili, entre 2014-2015.

Elle s’est toujours prononcée pour mettre « la femme chilienne » au centre du débat. Elle a participé à l’élaboration de la loi de divorce (2004),  contre les violences intrafamiliales, le harcèlement sexuel au travail. Elle a aussi impulsé le projet de loi de quotas afin de promouvoir la participation politique des femmes.

En 2014, elle présentait un projet de loi (en cours à la chambre de députés) où elle défend la liberté individuelle de l’auto-culture et consommation du cannabis. Une première ! La sénatrice d’un ton ferme et posé s’exprime en faveur d’un un modèle de société plus moderne et inclusive, argumentant qu’il est « très important de légiférer à ce sujet, afin de respecter et assurer les droits fondamentaux des Chiliens ».
 

Isabel Allende, une vie inscrite dans l'imaginaire collectif chilien

La désormais candidate à la présidentielle du Chili, devra se soumettre d’abord au vote des militants socialistes, mais sa parole, ses idées sont connues au-delà des files de son parti. Sa vie, fait partie de l’imaginaire collectif de la société chilienne. Fille cadette de Salvador Allende et de Hortensia « Tencha » Bussi,  elle se dit heureuse et fière de porter les noms de son père et sa mère. On connaît son histoire, car la figure de Isabel est étroitement liée à celle de son père, symbole du socialisme international, assassiné un autre 11 septembre, en 1973. Pourtant, elle ne se reconnaît pas dans les partis dits « allendistas ». Elle se revendique « socialiste », au sein de la coalition des partis de centre-gauche qui ont gouverné le pays, en alternance, depuis le retour de la démocratie en 1990 et porté au pouvoir l’actuelle présidente Michelle Bachelet, pour la deuxième fois.

Femme moderne et progressiste à l’allure classique, elle s’exprime avec aisance et fermeté sur divers fronts, elle devra néanmoins réconcilier les chiliens avec le monde politique secoué par des scandales de corruption et trafics d’influence qui touchent tous les bords.
 
Mais Isabel se veut rassurante, elle a confiance dans la société chilienne qui, selon ses mots, « a fait un parcours étonnant, depuis le retour à la démocratie en 1990 où elle a appris à s’emparer des outils d’expression d’un pays libre sans l’oppression de la dictature ».
 
Salvador Allende et Isabel enfant (à gauche)
Salvador Allende et Isabel enfant (à gauche)
@FSA
 

Refaire sa vie dans l'exil

Le 11 septembre 1973 elle, sa sœur Béatriz, et une centaine d’autres collaborateurs se sont retranchés dans le Palais de la Moneda, le palais présidentiel chilien, pour résister aux cotés du président Salvador Allende, à l’attaque menée par les militaires. Un dernier adieu avant que le site soit bombardé ; les derniers instants avant qu’Allende n’en finisse avec sa vie après des longues heures de siège et d’attente.
Quelques jours après le putsch et la répression meurtrière l’accompagnant, le 17 septembre 1973 Isabel, sa sœur et sa mère « Tencha » Bussi, seront contraintes, comme tant d’autres Chiliens, à partir en exil.

Sa terre d’adoption fut le Mexique. Loin du Chili, elle réorganise sa vie, suit un Master en Sociologie, puis un autre en Sciences Politiques, elle travaille, voyage beaucoup ; son deuxième mari s’occupe de ses deux enfants, un garçon né d’un autre mariage et une fille.

C’est très compliqué d'être en couple avec moi ; je pense que pour certains, il est difficile de coucher avec l’histoire
Isabel Allende

Pendant ses 16 années de bannissement, Isabel et sa  mère sillonnent le monde pour dénoncer les violations des droits humains, endurés par les Chiliens ; elle rencontrent des chefs d’Etat et des hautes personnalités internationales : François Mitterrand, Felipe González, Andreas Papandréou, Fidel Castro, Gabriel García Márquez, entre autres ; afin de plaider la cause chilienne et œuvrer pour mettre fin à l’une des dictatures les plus sanglantes de l’Amérique latine. Son mariage n’a pas résisté à cette mission. Plus tard, elle se confiera dans une interview : « Pour les Chiliens, c’est très compliqué d'être en couple avec moi, je pense que pour certains, il est difficile de coucher avec l’histoire ».

Isabel se rapproche encore de sa maman, la « Tencha », d’autant plus qu’une nouvelle tragédie ébranle la famille Allende : Béatriz la fille aînée, victime d’une profonde dépression, se suicide à Cuba, en 1977.

En septembre 1988 c’est le temps du retour au pays pour Isabel Allende. La dictature n’est pas encore terminée mais une certaine ouverture se profile alors. Elle est pourtant menacée dès son arrivée d’être renvoyée car l’information secrète de son voyage a filtré. Elle embarque tout de même de Buenos Aires à Mendoza, en Argentine ; juste avec quelques habits en cas où elle se ferait expulser. Au décollage le capitaine de bord s’approche et lui dit « je vous félicite » en lui montrant un document où était écrit que pour elle c’était la fin de l’exil

Isabel referme la parenthèse de son éloignement : dès son arrivée au Chili, elle participe à la campagne du référendum d’octobre 1988 qui dit un "NON" définitif à Pinochet. Elle crée la Fondation Salvador Allende dont la première mission est d’organiser des funérailles d’Etat à son père, le 4 septembre 1990.

Isabel, fière de ses origines, s’est emparée de cet héritage en contribuant après 26 ans d’engagement sur la place publique à la consolidation de la démocratie et de la justice sociale personnifiées par Salvador Allende. Ce n’est pas par hasard qu’elle a annoncé sa candidature, la veille du 43ème anniversaire du putsch qui a renversé son père.

En mars 2014, c'était elle qui introduisait aux plus hautes fonctions du pays, Michelle Bachelet, avec un cours discours (voir vidéo ci-dessous) où elle insistait sur la présence de deux femmes, face à face et ensemble ce jour là : "L’image historique de deux femmes qui occupent simultanément les plus hauts postes au sein de l’Etat, fera le tour du monde. J’espère que ce fait si symbolique deviendra un signal pour toutes ces femmes qui, encore aujourd’hui, souffrent de discriminations et que cela servira à avancer dans l’égalité de genre."

Le Chili a changé et il va continuer à changer
Isabel Allende