Islande : vers l’Etat des femmes ?

Thora Arnorsdottir, avec sa nouvelle née et Olafur Ragnar Grimsson, président sortant, deux visages de l'Islande, la nouvelle et l'ancienne ? photos Wikipedia
Thora Arnorsdottir, avec sa nouvelle née et Olafur Ragnar Grimsson, président sortant, deux visages de l'Islande, la nouvelle et l'ancienne ? photos Wikipedia

En Islande, l’élection présidentielle qui a lieu tous les quatre ans, passionne rarement les foules, la fonction étant plus honorifique que politique. Mais celle de 2012 fait exception. Face au président sortant qui après moult hésitations a décidé de briguer un 5ème mandat, une candidate sort son épingle du jeu : la journaliste star Thora Arnorsdottir. Si elle remporte le scrutin samedi 30 juin 2012, elle mettra l’Islande dans une position inédite : les plus hauts postes de l’Etat seront tous détenus par des femmes.

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Rien n'arrête Thora Arnorsdottir. Cette journaliste de 37 ans était enceinte quand elle s'est déclarée candidate à l'élection présidentielle islandaise après avoir rassemblé en un week-end les 1500 signatures nécessaires. Et c'est en pleine campagne, le 17 mai 2012, qu'elle met au monde son troisième enfant (une petite fille).  Et c’est désormais son homme  qui pouponne pendant qu’elle court les meetings. En Islande, ça ne choque pas. Bien au contraire, ça plaît.

A la veille de son accouchement, Thora Arnorsdottir devançait de 8 points dans les sondages son principal rival, Olafur Ragnar Grimsson, le président sortant âgé de 69 ans. Depuis, cet homme d'expérience  qui a  déjà quatre mandats à son actif, a gagné du terrain au point de repasser en tête, mais Thora Arnorsdottir le talonne de près (44,8% contre 37% selon le dernier sondage de Capacent Gallup.)

La « nouveauté » et «  la normalité »

Vedette de la télévision nationale (Prix du public en 2012 et «personnalité télé de l’année 2010»), la candidate sait jouer de sa popularité et faire de son inexpérience en politique un atout. Alors qu’il est souvent reproché à son rival d’avoir soutenu,  dans la lignée des conservateurs, les « business vikings  » qui ont conduit le système bancaire à la faillite en 2008, elle incarne la « nouveauté » et «  la normalité ».

Quand la presse islandaise l’interroge sur les qualités d’un président, elle répond : « Je crois qu'un président doit avoir des qualités simples. Il, ou elle, doit honorer certaines valeurs, à savoir la modération, l'humilité, l'honnêteté et le respect pour le peuple et son pays.  »

Soutenue par un électorat féminin et citadin, elle doit désormais séduire une population plus conservatrice et rurale pour réussir à faire la différence le 30 juin. Le scrutin qui se déroule en un seul tour (est élu celui qui remporte le plus de voix) s’annonce serré.

En tout cas, si elle gagne, Thora Arnorsdottir ne deviendra pas la première présidente de l'Islande. C'est Vigdís Finnbogadóttir qui a eu cet honneur en exerçant la fonction de 1980 à 1996. C'était alors une première mondiale.

En revanche, sa victoire aboutirait à une féminisation inédite du pouvoir politique. Dans ce petit pays de 320 000 habitants qui a accordé le droite vote aux femmes en 1915, les plus hautes fonctions de l'Etat seraient toutes tenues par « le deuxième sexe » : la présidence de la République, la fonction de Premier ministre, la présidence du Parlement et la charge de premier évêque de l’Église protestante. Ce qui n'est encore jamais arrivé dans un seul pays du monde.

Des femmes aux postes clés de l'administration

Depuis février 2009, la sociale-démocrate Johanna Sigurdottir dirige un gouvernement qu’elle a voulu paritaire. Cette mère de deux enfants a pris les rênes d'une coalition de centre gauche en pleine débâcle financière. Sans cacher son homosexualité ni son mariage (tout à fait légal en Islande) avec une écrivaine de douze ans sa cadette.

A l’Althing, unique assemblée élective en Islande, les hommes restent majoritaires  (au deux tiers) mais c'est une femme qui la préside : Ásta Ragnheiður Jóhannesdóttir du parti social démocrate, députée depuis 1995 et ancienne ministre des Affaires sociales.

Plus inattendu encore, depuis avril 2012, l'église protestante d'Islande est dirigée par la révérende Agnes Sigurdardottir. A 58 ans, cette mère de trois enfants, divorcée depuis 16 ans et grand-mère depuis peu, a été élue première évêque, n’hésitant pas à rappeler qu'« il n’y a pas de raison que Dieu soit de sexe masculin » !

L'économie reste aux mains des hommes

C’est donc un puissant leadership féminin qui est en train de se mettre en place en Islande. En revanche, dans la sphère économique – noyau dur et universel de la domination masculine -, le plafond de verre reste incassable, comme partout ailleurs dans le monde.

« Il manque 211 femmes dans les conseils d’administration des entreprises pour que soit respecté le quota de 40% prévu par une loi qui s’appliquera à partir de septembre 2013, signale dans sa chronique islandaise le spécialiste Michel Sallé. Des 285 conseils concernés, seuls 127 respectent déjà la règle. »  Au niveau salarial, les écarts entre les hommes et les femmes sont du même ordre qu’en Europe : les Islandaises  gagnent en moyenne 20 % de moins que leurs collègues masculins.

Même si l'Islande est souvent décrite comme la contrée la plus plaisante à vivre pour les femmes, il faut se méfier des clichés.  « La bonne image dont jouissent la plupart des pays nordiques doit beaucoup au jeu des clichés entre le nord et le sud, souligne  l’Islandaise Hanna Thorleifsdóttir,  directrice du Département des études nordiques à l'Université de Caen en France.  […] Vous savez, il y a un machisme soigneusement caché dans le nord ! On préfère parler de ce qui fonctionne plutôt que des mauvais côtés. »