Jeanne Moreau : une étoile du cinéma français s'est éteinte

<p>Jeanne Moreau entourée de Jean-Claude Brialy et du réalisateur Anatole Litvak, au festival de Cannes 1962.</p>

Jeanne Moreau entourée de Jean-Claude Brialy et du réalisateur Anatole Litvak, au festival de Cannes 1962.

©AP /Babout

A la fois actrice, chanteuse et réalisatrice, mais aussi femme indépendante et féministe engagée, Jeanne Moreau a été retrouvée sans vie à son domicile du 8ème arrondissement de Paris ce 31 juillet 2017. Elle avait 89 ans et une carrière exceptionnelle derrière elle.

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Elle disait avoir "vécu comme un garçon". Et pourtant, sa beauté sensuelle et sa voix grave aux accents traînants auront fasciné les plus grands réalisateurs de cinéma. Ce matin, le président Macron rendait hommage à sa carrière d'une longévité exceptionnelle :

Née le 23 janvier 1928 dans un quartier populaire de Paris, d'un père restaurateur et d'une mère anglaise, danseuse, Jeanne Moreau a grandi dans un milieu très modeste. De son enfance, elle gardait une détermination et une énergie qui confinaient à la dureté et participait de son pouvoir de séduction. Elle se souvient avoir "été responsable très tôt : quand on n'est pas encouragé par ses proches, il y a une détermination, une énergie".

"Enragée de voir les femmes malmenées"

A 19 ans, après le Conservatoire, elle a fait ses débuts à la Comédie-Française qui représente pour elle "la discipline, l'exactitude". "Cela me convenait. J'aimais l'école puisque mon père ne tenait pas à ce que je fasse de longues études et qu'il m'imaginait fonctionnaire ou épouse d'un restaurateur". De l'antagonisme profond qui la séparait de son père, "un homme élevé par des parents du 19e siècle" qui supportait mal que sa femme lui échappe, elle gardait une attachement farouche à sa liberté et un engagement féministe viscéral. "Ça m'a rendue enragée de voir comment une femme pouvait se laisser malmener", confiait-elle. En 1971, elle fut signataire du manifeste des 343 salopes pour le droit à l'avortement.


Sans jamais devenir une activiste, elle a influencé plusieurs générations après elle : "Ce sont des femmes qui sont des phares pour toutes les autres. Elle a mené sa vie comme elle l'entendait, sans s'économiser, à fond, quitte à se brûler les ailes. C'était une femme libre," dit Emmanuelle Devos sur l'antenne de France Inter ce 1er août, elle qui a tourné avec Jeanne Moreau en 2008. 

C'est dans la lecture que Jeanne Moreau a puisé les racines de la révolte : "La faute de l'abbé Mouret (d'Emile Zola, ndlr), une histoire d'amour très sensuelle. A la fin, la femme est terriblement punie, chassée du village. Là, j'ai commencé à devenir féministe."

"Margaux"

Sa passion pour la lecture, elle la tenait de son oncle, "un homme extraverti" qui lui donnait des livres - "ce qui était interdit, j'ai toujours lu en cachette" -, et lui payait des cours de danse. "J'ai découvert la sexualité sur le tard, à travers les livres et parce qu'on a vécu dans un hôtel de passe à Montmartre".
 

A la fin des années 1950, Jeanne Moreau a fait la connaissance de Marguerite Duras, "Margaux". "Comme j'étais devenue une star, que je pouvais imposer le sujet, le metteur en scène, l'acteur, je me suis dit : je vais rencontrer cette femme. Je lui ai écrit, elle m'a reçue".

L'actrice a toujours entretenu le lien avec l'écrivaine, jouant à plusieurs reprises dans des adaptations de ses romans : elle fut Anne, dans Moderato Cantabile, Anna dans Le Marin de Gibraltar ou la narratrice de L’Amant.  Elle joua sous la direction de Duras dans Nathalie Granger et même le rôle de l'écrivaine elle-même dans Cet Amour-Là de Josée Dayan.


Sa filmographie - plus de 130 films - est un florilège des plus grands noms du cinéma international : Luis Buñuel, Elia Kazan, Theo Angelopoulos, Wim Wenders, Rainer Werner Fassbinder, Michelangelo Antonioni, Orson Welles ou encore François Truffaut, Louis Malle, André Téchiné, Luc Besson... 

Le critique de cinéma Alain Riou revient sur la carrière d'exception d'une interprète inoubliable sur le plateau de TV5MONDE :

Plato Moreau
Interview de David Delos

Une actrice sublime

Sa rencontre avec Louis Malle pour Ascenseur pour l'échafaud, en 1957, est déterminante. Considéré comme le premier film de la Nouvelle Vague du cinéma français, il marque l'histoire du septième art. Jeanne Moreau y déambule dans les rues de Paris, accompagnée de la trompette de Miles Davis, en attendant son amant meutrier bloqué dans un ascenceur.

Seize ans plus tard, dans Les Valseuses de Bertrand Blier, à près de 45 ans, elle jouait un personnage d'une infinie tristesse - Jeanne qui, sortant de prison, rencontre Jean-Claude et Pierrot, héros du film, interprétés par Gérard Depardieu et Patrick Dewaere :

En 1960, elle a été récompensée par le prix d'interprétation féminine du Festival de Cannes pour son rôledans Moderato Cantabile de Peter Brook. Elle a été la seule comédienne à avoir présidé deux fois le jury de ce Festival (en 1975 et 1995). Elle y a aussi été plusieurs fois maîtresse de cérémonie. Aujourd'hui, Gilles Jacob, directeur du festival jusqu'en 2014, exprime sur Twitter son infinie tristesse :


Chanteuse, aussi, elle interprétait Le tourbillon de la vie à ses deux amours dans Jules et Jim de François Truffaut, sorti en 1962 :

Une vie de liberté, sans passion 

Jeanne Moreau se disait "mystique et frivole", capable de s'angoisser pour le drame du Darfour mais aussi d'aimer l'élégance et les belles choses. Elle aimait comparer la vie à un jardin, "un jardin en friche qu'on nous donne à la naissance" et qu'il faut "laisser beau au moment de quitter la terre". De la séduction, elle disait : "A 20 ans, on a la beauté du diable, puis c'est l'âme qui prend le dessus."

A la veille de ses 80 ans, elle reconnaissait avoir vécu dans son métier des moments de passion qu'elle n'avait pas vécus dans sa vie. "On dit toujours qu'en vieillissant les gens deviennent plus renfermés sur eux-mêmes, plus durs. Moi, plus le temps passe, plus ma peau devient fine, fine... Je ressens tout, je vois tout", notait-elle avec son phrasé inimitable.

Réputée grande séductrice, libre et indépendante, Jeanne Moreau était, disait-elle, davantage en quête de "l'amour profond" que de passion. Mariée deux fois, elle a commencé à "vivre sa liberté" après son premier divorce, en 1955. "Je suis toujours partie la première, je n'aime pas être abandonnée", disait-elle.

Epouse de Louis Malle en secondes noces, ou amante du couturier Jean-Pierre Cardin, notoirement homosexuel, elle a nourri sa vie amoureuses d’expériences multiples, qui, pour elle, n'avaient pas le parfum scandaleux de l'adultère. "Ma vie a été parsemée de tentatives, d'expériences pour apprendre ce que c'est que d'aimer", disait-elle encore. "Il est très difficile de dire je sais ce que c'est que l'amour. C'est comme le paradis perdu dont on a été soi-disant chassés".