Terriennes

Jericó, l'envol infini des jours : un film de transmission entre femmes de Colombie

L'affiche du film "Jericó, l'envol infini des jours", de femme à femme, une transmission délicieuse
L'affiche du film "Jericó, l'envol infini des jours", de femme à femme, une transmission délicieuse
DR

Véritable coup de cœur de cette année France-Colombie 2017, le film "Jericó, l’envol infini des jours" de Catalina Mesa, fera date. La jeune cinéaste colombienne signe un premier long-métrage poétique, saisissant de fraîcheur et de sagesse, à travers les portraits intimistes de vieilles dames, vivant dans ce petit village d’Antioquia en Colombie. Entretien avec la réalisatrice

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Cette petite bombe poétique, film universel qui parle d’amour, de foi, de rêves concrétisés ou sacrifiés, et même de mort, avec un même élan de vie a fait l’ouverture du cycle « 100 % doc Colombie- regard féminins » au Forum des images qui se déroulait du 31 octobre au 7 novembre 2017 à Paris. Dans Jericó, l'envol infini des jours, la réalisatrice Catalina Mesa, 38 ans, retourne sur les terres de sa grand-tante Ruth qui lui contait enfant l’histoire de Jericó, ce petit village de la région d’Antioquia (Nord Ouest du Pays), en Colombie.

L'esprit féminin d'un voyage imaginaire

Peu avant sa mort, elle enregistre ses derniers récits, et se met en tête de réaliser un film sur « l’esprit féminin de ce village imaginaire », dans l’espoir de préserver le patrimoine immatériel, spirituel, et la culture de cette génération. Elle rencontrera au total une vingtaine de Colombiennes avant d’en sélectionner huit à l’écran, de toutes origines sociales.

Au cours d’une séquence, l’une de ces femmes lance de but en blanc : « l’héritage, on le laisse dans la tête de ses enfants, pas dans leurs poches ». Si sage et si juste. Il semblerait bien que c’est précisément ce qu’a fait la grand-tante Ruth avec sa petite nièce. Le trésor légué dans l’oralité du souvenir à la petite Catalina Mesa a donné vie à un film coloré et drôle, à la fois ethnographique et mémoriel,  à l’esthétique très poussée, loin des clichés qui plombent l’image du pays. Un bel héritage pour la jeunesse colombienne et pour nous tous.
 

Sans surprise, "Jericó, l'envol infini des jours", déjà multiprimé, a reçu les prix du public et prix du meilleur documentaire au festival Cinelatino de Toulouse. Il est aussi le coup de cœur de notre émission Terriennes diffusée à l'antenne chaque samedi à 18h20.
 
Distribué en Espagne où il a reçu un bel accueil, le film continue de voyager à travers le monde. Il sera projeté, les 25, 26, et 28 novembre 2017 en Suisse dans le plus important festival de films, FILMAR en América Latina, entièrement consacré aux cinématographies et à la culture latino-américaines. Et une projection publique est prévue, le 3 décembre en France, dans le cadre du Festival de Poitiers

Pour Terriennes, Catalina Mesa raconte la génèse et l'esprit de son merveilleux documentaire. Entretien


Ces femmes ont la capacité de réconcilier les opposés, la dualité de la vie
Catalina Mesa
Terriennes : Pourquoi avez-vous choisi de travailler uniquement sur les femmes de Jericó ?
Calalina Mesa, résalisatrice (c) DR
Calalina Mesa, résalisatrice (c) DR


Catalina Mesa - Pour la simple raison que j’ai
reçu Jericó par l’oralité d’une femme, ma grand-tante Ruth. Elle me racontait sans cesse ce Jericó imaginaire, à travers ses souvenirs d’enfance. Quand elle est tombée malade, je l’ai enregistrée et une fois qu’elle est morte, j’ai vraiment senti que ce ne serait plus pareil. L’esprit, le rapport au temps, les traditions, la poésie, la cuisine, tout cela allait, non pas disparaître, mais se transformer. J’ai donc décidé de revenir à Jericó, avec l’idée de rendre hommage à ces femmes. Même si en Colombie, elles sont assez libres, ce sont les hommes qu’on voit à l’extérieur sur la Place du village. Elles sont plutôt en maison, à l’intérieur. Je voulais vraiment entrer dans cette intimité de l’esprit féminin de cette région-là. En donnant à voir aussi ces espaces d’une grande beauté, conservés avec le temps, alors que Jericó se trouve un peu isolé dans les montagnes.
 
Qu’entendez-vous par « l’esprit féminin » de ces femmes ?
 
Catalina Mesa - Il y aurait tellement de choses à raconter. Ce qui me fait rire, ce sont les hommes qui me disent : Pourquoi nous n’avons pas la parole ?  Or les femmes ont une énergie masculine tout comme les hommes de l’énergie féminine. Il faut sortir du clivage des genres. Quand je parle d’esprit féminin, c’est cette capacité qu’ont ces femmes à réconcilier les opposés, la dualité de la vie. Elles sont dignes, ne se victimisent jamais. Parfois, elles pleurent et rigolent en même temps. Certains considèrent d’ailleurs que le film est trop coloré pour des réalités qui sont dures. Je leur réponds : allez passer trois mois avec ces femmes et vous verrez... Chilla, par exemple, m’a révélé la mort de ses enfants et de son mari alors qu’elle jouait aux cartes !
 
Avez-vous trouvé une fois sur place « ce Jericó imaginaire » conté par votre grand-tante ? Etait-ce fidèle à son récit ? 
 

Catalina Mesa - Une fois sur place, j’étais dans l’accueil. Même si le film s’inscrit dans un espace entre le documentaire et la fiction, et même si j’ai pris un peu la liberté de chorégraphier les rencontres avec ces femmes, parce que c’était une sorte de danse, de rythme, de poésie, en somme la façon dont moi je vois cette génération-là, je voulais tout de même être au service de l’oralité et du réel de ces femmes.
Et j’ai retrouvé la même énergie féminine que ma grand-tante. Mais chacune d’elles est un monde. Et quand je suis arrivée, je ne savais pas qui j’allais rencontrer.
 
Je me disais : que va-t-il rester de cette génération de mes grands-mères, mes grandes-tantes ?
Catalina Mesa
Justement comment êtes-vous entrer en relation avec ces femmes ?

Catalina Mesa - Mon seul contact était le directeur du musée de Jéricó. Il m’a mise en relation avec l’animateur d’une émission de radio qui s’appelle Ola Jéricó. Je lui ai transmis mon intention et là il m’a fait une liste de 25 femmes. J’ai fait beaucoup de rencontres. J’en ai finalement sélectionné 12, extraordinaires, de façon très intuitive. Et c’est, je crois, le fruit de cet apprentissage pour moi : on lance une intention et la vie co-crée énormément.
 
Vous avez quitté la Colombie, vécu plusieurs années aux Etats-Unis avant de vous installer à Paris. Pourquoi avez-voulu revenir sur votre culture d’origine ?
 
Catalina Mesa -  En tant que latino-américaine souvent on regarde dans le futur parce que notre culture est plus jeune que celle de la France. A Paris je visite la maison de Victor Hugo, la maison de Balzac, celle de Monnet à Giverny, constamment je vis dans le plaisir de retrouver tous ces hommes, ces femmes qui ont laissé des traces. Mais quand je rentre en Colombie, je ne me lie pas à mon histoire.
(c) DR
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Ce sont les films de Raymond Depardon (Profils paysans, trilogie documentaire) et ceux d’Alain Cavalier, qui m’ont communiqué l’importance du travail de mémoire. Je me disais : que va-t-il rester de toute cette génération de mes grands-tantes, mes grands-mères ? J’ai donc voulu regarder à mon tour la complexité de ma propre culture d’origine et la mettre en valeur.

Y avait-il une volonté d’aller contre les clichés, montrer une image plus positif du pays ?
 
Catalina Mesa - On souffre énormément de l’image qu’à la Colombie à l’étranger, les Farc, Ingrid Bettencourt etc. Je peux faire une la liste de tout ce qui ressort, dans les taxis, dans les diners. Et c’est vrai. L’ombre de ce pays existe mais ce n’est pas que ça. Quand je rentre en Colombie, je vis d’histoires, de joie, de musique, de diversité culturelle et on ne voit jamais ça à l’étranger. Mon objectif n’a pas été de donner une image différente de la Colombie. Il s’agit d’un travail de mémoire. Si le film transmet finalement une autre image, tant mieux, mais ce n’était pas mon intention.
 
Il faut absolument que vous diffusiez ce film dans les maisons de retraite afin de montrer que la vieillesse peut être très vivante et vécue dans la joie.
Une spectatrice  
La religion est omniprésente dans ce village, quelle place occupe-t-elle chez ces femmes ?
 
Catalina Mesa - Le documentaire traite de beaucoup de thèmes : l’éducation, la solitude, le rapport à la mort, l’amour. J’avais 80 heures de film et autant d’histoires possibles, mais j’ai choisi les histoires qui représentaient plus l’esprit collectif.
On trouve à Jericó, toutes les communautés espagnoles religieuses, les jésuites, les chrétiens etc. Culturellement le village est très religieux. A aucun moment, je n’ai senti que la religion pouvait les limiter, j’ai ressenti qu’elles étaient extrêmement joyeuses, vivantes. Alors la religion, je ne la commente pas. Ce que je trouve plus intéressant, c’est le rapport avec l’invisible. Suarez confie dans une séquence qu’elle a fait un contrat avec la vierge. Faviola, elle, se bagarre avec ses Saints et parle à voix hautes avec les anges dans l’Eglise.
 
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D’ailleurs, Suarez dit quelque chose d’extrêmement frappant. Comme sortie d’un long sommeil, elle a tout à coup cette phrase : « moi, maintenant je me prépare à mourir ». Comme si à 102 ans, elle se préparait à la mort tout en envisageant son avenir… 
 
Catalina Mesa - C’est une expérience très étonnante. Elle est la première femme à avoir porté un pantalon à Jericó, la première femme à avoir conduit une voiture, et toujours bien en avance sur son temps. Mais quand je lui ai parlé de toute ces histoires-là, ce passé ne l’intéressait pas. Elle était ailleurs pendant un long moment. Et après quelque temps de silence, je lui dis : vous êtes où en ce moment Madame Suarez ? Et là, elle se révèle plus présente que jamais, et me répond : « Maintenant, je me prépare à mourir ». Puis elle m’explique avec beaucoup de force et de vitalité comment elle se prépare. C’est très fort ce rapport aussi tranquille avec la mort.
 
En France, ce rapport à la mort, à la vieillesse est très différent. Et ces femmes ne semblent pas se trouver dans une solitude subie...
 
Catalina Mesa - C’est ce qui est incroyable. Elles sont un peu seules mais elles ne le vivent pas mal. Et puis elles sont avec leurs voisines, leurs copines. Il est vrai que le rapport à la mort n’est pas vécu partout de la même façon. En Colombie, on adore les vieux. Ils sont dans la famille et proches de toutes les générations. Je ne sais pas si en France, c’est différent. Mais une femme est venue me voir après la projection à Toulouse, elle m’a dit : « il faut absolument que vous diffusiez ce film dans les maisons de retraite afin de montrer que la vieillesse peut être très vivante et vécue dans la joie. »
 
Le thème de l’école est aussi récurrent. Son absence se traduit par une immense frustration chez certaines femmes. Ce défaut de scolarisation n’était-ce pas le marqueur plus visible de l’inégalité entre les femmes et les hommes qu’ait connue cette génération ?
 
Catalina Mesa - C’est une génération aux prises à la société patriarcale. Mais ce qui est beau, c’est que cette génération-là a tenu à éduquer ses enfants, les filles comme les garçons, pour éviter la répétition de cette inégalité. Tous les enfants de ces femmes ont fait des études. C’est un changement considérable.
C’est pour cela qu’à la fin du film on voit un garçon qui dit à une fille avec un cerf-volant à la main : « Lâche, profite du vent. » Je tenais absolument finir avec cette image comme une métaphore pour l’avenir de ce village.
 
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On ne peut pas parler de votre film sans parler de son esthétique poussée, on croirait  voir défiler des peintures. Etait-ce pour casser l’aspect ethnographique du film ?
 
Catalina Mesa - Je voulais que ce soit un regard d’auteure. J’ai été très inspirée par « La poétique de l’espace » de Gaston Bachelard, où il célèbre le petit coin, le tiroir, la cuisine, les espaces intimes. Car les objets qui nous entourent sont aussi des extensions de l’être. Je voulais aussi célébrer leurs espaces, leurs décorations, ce quotidien avec les savoir-faire, aujourd'hui on ne fait plus le tri du maïs, on l’achète dans le supermarché. Revenir à cette façon de faire, le détail des mains, c’était aussi montrer comment dans les faits ordinaires, il y a aussi de la transcendance, de l’intimité, et des histoires profondes. Sans oublier bien sûr la musique, qu’elles passaient en boucles. C’étaient les compositions qu’écoutaient mes grands-tantes, et il y a dans le film celles d’une grande pianiste afro colombienne de 66 ans, Teresita Gomez, qui interprète des compositions de la fin du 19ème s et la fin du 20ème s. Elle a vu le film et m’a cédé les droits. C’est un immense privilège.
 
Au fond il s’agit d’un film universel…
 

Catalina mesa - C’est vrai. Le film a beaucoup voyagé au Maroc, en Israël, et a été bien reçu. Des femmes à Toronto m’ont dit « ce film m’a fait penser à ma grand-mère ». Je pense que c’est grâce à l’équipe de post-production. Je me suis entourée d’une équipe européenne et de Loïc Lallemand pour le montage car j’avais besoin de cette distance culturelle. Il comprend l’espagnol et il a vraiment apporté un regard français, singulier et distancié à ce film qui a participé à le rendre universel.

Suivez Lynda Zerouk sur Twitter : @lylyzerouk