Jian Ghomeshi, star de la radio au Canada, reconnu non coupable d'agressions sexuelles

Jian Ghomeshi au temps de sa gloire, lorsqu'il animait son émission culte "Q", en 2009
Jian Ghomeshi au temps de sa gloire, lorsqu'il animait son émission culte "Q", en 2009
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Jian Ghomeshi, ancien animateur vedette de la radio publique canadienne, a été reconnu jeudi non coupable d'agressions sexuelles sur trois femmes dont les accusations avaient créé un scandale et conduit à son licenciement.

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Assis dans le box des accusés, impassible, Jian Ghomeshi a écouté pendant plus d’une heure William Horkins, juge à la Cour de l’Ontario, rendre son verdict. L’ex-animateur vedette de la CBC - le pendant anglophone de Radio-Canada - a été déclaré NON COUPABLE des cinq chefs d’accusation qui pesaient contre lui : quatre d’agressions sexuelles et une d’avoir vaincu la résistance d’une personne par  étouffement pour des faits remontant à 2002 et 2003… Ainsi se termine ce procès très médiatisé qui a duré huit jours en février 2016 et au cours duquel trois présumées victimes ont témoigné.

Une question de crédibilité

D’entrée de jeu, en commençant la lecture de son jugement, le juge Horkins a décrété que le cœur du procès reposait sur la crédibilité des plaignantes et que comme aucune preuve physique n’avait été présentée, c’était la parole des présumées victimes contre celle de l’ex-animateur.  Il a aussi précisé qu’il existait au cœur du système judiciaire canadien la notion fondamentale du doute raisonnable. Et qu’ainsi, il ne pouvait pas condamner hors de tout doute raisonnable Jian Ghomeshi des accusations qui étaient portées contre lui en fonction de la crédibilité des témoignages des plaignantes, ce qui ne veut pas dire, au demeurant, que les faits reprochés à l’accusé ne se sont pas produits.

Le juge est revenu avec détails sur ces témoignages des plaignantes, invoquant les trous de mémoire sur des détails cruciaux de la première présumée victime et les inconsistances de son témoignage qui le remettaient en question au complet. Il a parlé des contradictions et des différentes versions présentées par les deux autres plaignantes, insistant sur le fait qu’elles avaient caché aux policiers et devant la Cour des informations importantes sur leur relation avec Ghomeshi.

« Les preuves ne permettent pas de démontrer hors de tout doute raisonnable la véracité des accusations » conclut le juge dans son verdict, en soulignant le « volume important de lacunes dans les preuves ».

Lors du procès, l’avocate de l’accusé, Marie Heinen, avait souligné en rouge les failles de ces témoignages, taillant en pièces sans pitié les versions des trois femmes, relevant leurs contradictions, présentant des courriels et SMS incriminants, etc. Jian Ghomeshi n’avait pas pris la parole pour sa défense.

Un verdict sans surprise et décevant pour les féministes

Devant le palais de justice de Toronto, des dizaines de femmes ont scandé leur colère en brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « Ghomeshi n’est pas un cas isolé… Nous croyons les victimes… Arrêtons de blâmer les victimes ».

Une femen est même venue crier « Ghomeshi guilty » devant les caméras alors que le procureur de la Couronne donnait sa conférence de presse.

"Les féministes sont en colère après le verdict d'acquittement de  Jian Ghomeshi accusé de viol" dit constate cet internaute.


Julie Miville-Dechêne, la présidente du Conseil du Statut de la Femme du Québec, s’est dit déçue par ce verdict  mais pas surprise étant donné la tournure du procès. Elle estime que l’enquête policière a été bâclée. « Je crois les victimes, a-t-elle précisé en entrevue au Réseau de l’Information de Radio-Canada, et il ne faut pas oublier que Jian Ghomeshi s’apparente à un type de prédateur dans les relations intimes qu’il entretient avec les femmes ». Julie Miville-Dechêne craint, au même titre que les organismes qui défendent les droits des femmes, que ce jugement ne soulève de nouveau le problème de crédibilité des témoignages des femmes qui se disent victimes d’agressions sexuelles et qui portent plainte devant les tribunaux.

Les réactions ont déferlé sur les réseaux sociaux, même de loin. Ainsi la célèbre féministe égyptienne Mona Eltahawy a-t-elle fait connaître sa désapprobation sur son compte twitter : "le procès de #Jian‪Ghomeshi‬ a jeté la lumière sur un système judiciaire cerné de barrières et de stigmatisation contre celles qui veulent dénoncer les crimes sexuels".

Interprétations différentes du droit des victimes


Ce n'est pas du tout l'avis de la chroniqueuse judiciaire du conservateur anglophone National Post : "Face au procès mené sur les réseaux sociaux, le verdict est glorieux, écrit Christie Blatchford. C'est avec coup de pied de désobéissance à la doxa culturelle et politique que le juge William Horki de la Cour de l'Ontario a acquitté le golden boy déchu Jian Ghomeshi d'une série historique d'accusations d'agressions sexuelles."

Le Devoir québécois a choisi de demander son avis à un juriste, Blair Crew, spécialiste en Common Law et en matière d’agressions sexuelles à l’Université d’Ottawa, et pour lui cet acquittement est un très mauvais signe : "Même si le coeur de la décision rendue par le juge Horkins ne change pas l’état du droit, notamment sur la question du consentement, certaines de ses assertions pourraient fortement nuire aux femmes victimes d’agression qui voudront porter plainte ou témoigner en cour", le spécialiste soutient que cette décision « est très préoccupante sur le plan social, car elle pourrait faire chuter le nombre de plaintes pour agression sexuelle déposées par les femmes ».

Tous les journaux canadiens, anglophones comme francophones, faisaient leur Une vendredi 25 mars 2016 sur le verdict du procès Ghomeshi. Ici le Globe and Mail titre sur "<em>un acquittement dû au manque de crédibilité des plaignantes</em>" et le Devoir s'interroge...
Tous les journaux canadiens, anglophones comme francophones, faisaient leur Une vendredi 25 mars 2016 sur le verdict du procès Ghomeshi. Ici le Globe and Mail titre sur "un acquittement dû au manque de crédibilité des plaignantes" et le Devoir s'interroge...

Jian Ghomeshi, de son côté, n’a fait aucun commentaire à sa sortie du tribunal. Seule sa sœur a demandé aux médias de respecter la vie privée de leur famille qui aurait été très éprouvée par toute cette histoire.
Pas de réaction non plus des trois plaignantes si ce n’est  ce message de l’une d’elles, lu par son avocat au sortir du tribunal : « J’encourage toute personne victime d’agressions à engager des poursuites sans avoir peur de ce qui peut arriver ».

Jian Ghomeshi n’est pas sorti d’affaires pour autant : il doit subir un autre procès pour agression sexuelle en juin prochain, agression qui aurait eu lieu dans les locaux de CBC en 2008.


CBC a fait savoir par voie de communiqué que sa décision de mettre fin à sa relation avec Jian Ghomeshi, prise fin octobre 2014, était maintenue : « Les actions de M. Ghomeshi ne sont pas compatibles avec les valeurs du radiodiffuseur public, ni avec le code de conduite des employés » précise la Société d’État.

Rappelons que Jian Ghomeshi était une véritable vedette au Canada anglais car il a animé, de 2007 à 2014, l’émission de radio Q qui était très populaire.