Journée internationale contre les violences faites aux femmes : en Amérique latine, le féminicide tue au quotidien

Des croix roses sont plantées dans le désert de Juarez, au Nord du Mexique et à la frontière avec les Etats-Unis, en mémoire des victimes qui y ont e´te´ retrouve´es.
Des croix roses sont plantées dans le désert de Juarez, au Nord du Mexique et à la frontière avec les Etats-Unis, en mémoire des victimes qui y ont e´te´ retrouve´es.

La violence dont les femmes latino-américaines sont victimes a pris une telle proportion qu’un terme s’est peu à peu installé dans le langage du quotidien et s’est faufilé dans la législation de certains pays : le féminicide. Ce terme qui désigne le meurtre des femmes pour leur appartenance au genre féminin, était apparu en décembre 1989 au Québec , lorsqu'un homme de 25 ans avait mitraillé 24 femmes, dont quatorze périrent, parce qu'il haïssait le deuxième sexe. Aujourd'hui c'est la ville de Juarez au Mexique qui est devenue synonyme de cette criminalité particulière, perpétrée au nom du masculinisme.

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Une Française meurt tous les trois jours sous les coups de son (ex) compagnon.  En Amérique Latine, la violence faite aux femmes explose tous les compteurs et les murs du foyer pour s’immiscer dans tous les pans de la société.

Même si le terme de féminicide n’a pas encore fait son entrée dans le petit Larousse, la réalité qu’il englobe est connue depuis longtemps dans les milieux féministes. Depuis 1976 plus exactement, année où l’avocate et chercheuse américaine Diana Russell l’emploie pour définir le meurtre d’une femme en raison de son genre, que ce soit dans le cadre d’une relation intime, d’une agression, d’un viol ou d’un crime de guerre.

La chercheuse et féministe mexicaine, Marcela Lagarde, rend ce mot populaire en Amérique latine au début des années 2000 en désignant les meurtres en série de jeunes filles dans la ville frontalière de Juarez. C’est à cette époque qu’un rapport du FBI et un autre d’Amnesty International nomment enfin le massacre et évoquent le rôle des cartels de la drogue. Depuis 1993, au moins 370 femmes avaient été assassinées et 137 violées. Ce bilan s’alourdira fortement.

Au même moment, la journaliste argentine Graciela Atencio s’installe à El Paso Texas, à quelques pas de Juarez. En enquêtant sur les disparitions, elle constate que ces jeunes femmes sont tuées avec un acharnement inouï : viols, décapitations, torture… L’hypothèse du crime passionnel est vite écartée, il n’existe pas de lien entre les victimes et leurs bourreaux supposés.

Travailler à l’usine et disparaître

Les muertitas - comme on les appell e-  sont surtout des ouvrières des usines textiles approvisionnant les Etats-Unis en t-shirts bon marché. Qu’elles soient immigrées ou Mexicaines, elles laissent familles et amis derrière elles pour s’installer dans les quartiers les plus pauvres et dangereux. Sans moyen de locomotion, elles sont à la merci des tueurs quand elles rentrent chez elles. Leurs proches n’apprennent que trop tard leur disparition.

Graciela Atencio, courageuse  journaliste argentine
Graciela Atencio, courageuse journaliste argentine
« Ces femmes sont la représentation parfaite des victimes de ce genre de crime : issues de milieux défavorisés, vulnérables et habitant dans des milieux extrêmement hostiles. Ce qui marque le plus quand on enquête dessus, c’est la haine des femmes », se souvient l’Argentine.
 
«Le féminicide prospère dans des pays où l’Etat est démissionnaire »


Juarez reste un cas d’école bien que tout le pays soit touché par le fléau : « il ne fait pas bon d’être femme au Mexique. Pourtant, proportionnellement, l’Amérique centrale est bien plus touchée. C’est la zone la plus risquée de tout le continent pour le sexe féminin. »

La guerre contre le narcotrafic qui gangrène le Mexique depuis sept ans s’étend jusqu’aux voisins, situés sur la route de la drogue et des migrants.  Au Honduras, par exemple, environ 500 femmes sur une population de 7 millions d’habitants ont été victimes de féminicides en 2011, selon l’Observatoire de la violence hondurien.

A titre comparatif, en Espagne sur une population de 47 millions d’habitants,  106 femmes ont été tuées la même année, selon l’Institut national de statistique espagnol.

«Le féminicide prospère dans des pays où l’Etat est démissionnaire et complice, analyse Graciela Atencio. Une vie ne vaut rien, surtout si c’est celle d’une femme. »

Compter les mortes

A la suite de son expérience à Juarez,  la reporter s’installe à Madrid et décide de se concentrer sur l’étude et la documentation du féminicide. En 2010, elle lance un site qui répertorie les données remontant de l’Amérique Latine et l’Espagne. « Aucun pays de la région n’est épargné, pis encore, il y a une recrudescence des violences faites aux femmes en Colombie et même la parution des attaques à l’acide », signale-t-elle.

Avec une dizaine de  collaborateurs, cette féministe engagée fait un travail de fourmi car confrontée à deux obstacles majeurs. Le premier : certaines administrations ne font pas le travail statistique nécessaire. Le deuxième : le féminicide en tant que crime à part entière (et pas un homicide avec circonstances aggravantes) n’est reconnu depuis 2007 que par le Mexique, le Costa Rica,  le Guatemala, le Chili, le Salvador, le Nicaragua et le Pérou.

Chacun le définit à sa manière en brouillant un peu plus les pistes.  La plupart d’entre eux mettent l’accent sur les violences domestiques. Mais le nombre de meurtres macabres n’a pas diminué de façon significative ; un appareil judiciaire efficace y manque cruellement.

L’exemple espagnol

« Reconnaître ce crime est un premier pas, mais ce n’est pas assez. Ces violences faites aux femmes sont profondément ancrées dans l’ADN macho de l’Amérique Latine. A quoi bon décréter que ce crime existe si de toute façon il ne va pas être sanctionné. C’est le serpent qui se mord la queue », s’indigne Graciela Atencio. D’autant que pour ouvrir une enquête, il faut oser porter plainte. La méfiance vis-à-vis des autorités en décourage plus d’une.

Et la chercheuse de conclure : « Si la loi spécifique contre la violence faite aux femmes ‘la ley de genero’ a fait ses preuves en Espagne, c’est parce que le gouvernement a doublé les mesures juridiques de campagnes de prévention dans un système judiciaire qui fonctionne. Bien qu’efficace, la loi a ses limites. Une personne ne peut être poursuivie que dans le cadre d’une relation de couple. Quand la victime meurt sous les coups d’un agresseur ou d’un membre de sa famille, la condamnation sera tout autre, même si le crime est empreint de misogynie. Si quelqu’un tue une femme juste parce que c’est une femme, il ou elle doit être puni en conséquence.» 
Chercheuse et féministe mexicaine, Marcela Lagarde a introduit le terme de féminicide en Amérique latine au début du XXIème siècle
Chercheuse et féministe mexicaine, Marcela Lagarde a introduit le terme de féminicide en Amérique latine au début du XXIème siècle