Journée internationale des filles : mariées et privées d’école

Ce ne sont pas des pères et leurs filles qui posent ici mais des couples unis par le mariage, au Yémen. Au premier plan, Tehani, 8 ans et Majed, 27 ans. Au second plan Ghada, 8 ans également, et son mari. / Photo de Stéphanie Sinclair
Ce ne sont pas des pères et leurs filles qui posent ici mais des couples unis par le mariage, au Yémen. Au premier plan, Tehani, 8 ans et Majed, 27 ans. Au second plan Ghada, 8 ans également, et son mari. / Photo de Stéphanie Sinclair

Pour sa deuxième édition, la Journée internationale des filles, instaurée en 2012 par les Nations unies, affiche pour thème l’éducation. Des millions de filles dans le monde restent encore privées d’école pour diverses raisons : pauvreté, sécurité, religion… et union forcée. Chaque année, 14 millions d'enfants sont victimes de mariages précoces. Âgées de moins de 18 ans, elles doivent épouser des hommes qui leur sont inconnus et bien plus vieux qu’elles. Certaines, comme la jeune nigérienne Nana, ont osé dire « non ». Elle témoigne aujourd’hui. 

dans
« Un enfant, un enseignant, un livre et une plume peuvent changer le monde.  L’éducation est la seule solution, l’éducation avant tout ». Ce sont les mots lancés par Malala Yousafzai à la tribune de l’ONU le 12 juillet 2013. Cette jeune Pakistanaise de 16 ans, rescapée d’une agression de Talibans a fait de l’éducation son combat. Candidate au Prix Nobel de la paix décerné ce 11 octobre 2013, comme par hasard en cette même journée internationale des filles, l'adolescente insiste dans ces plaidoyers sur la nécessité pour ses congénères de ne pas abandonner l’école. C’est aussi le thème central de la deuxième Journée internationale des filles du 11 octobre .

Sur les 57 millions d’enfants dans le monde en âge d’être en primaire mais qui ne vont pas à l’école, 31 millions sont des filles, selon les chiffres de l’Unicef, soit bien plus que la moitié. Certaines se voient privées d’éducation pour des raisons économiques, d'autres pour des causes sécuritaires, religieuses ou traditionnelles comme le mariage forcé. Cartable ou mariage, interdit de choisir. 

Chaque année, 14 millions de filles sont victimes de mariage précoce soit 39 000 par jour, selon l’ONG Plan international qui organisait, à l'avant veille de la Journée internationale des filles 2013, à Paris, une manifestation pour dénoncer ces mariages (voir notre diaporama photo ci-dessous). Dans la rue, des petites filles parées de robes de mariées au bras d’hommes qui pourraient être leurs pères, voire leurs grands pères, sensibilisaient les Parisiens à cette cause. Nana Aicha Salifou y tenait une tribune. Cette jeune femme nigérienne de 19 ans est venue en France grâce à Plan pour dénoncer l'union forcée dont elle a failli être victime voilà deux ans : « J’aimerais que mon histoire serve d’exemple à d’autres filles, pour leur montrer que c’est possible de dire non à un mariage forcé parce que continuer leurs études, ce n’est pas un problème, c’est juste leurs droits. »

Nana Aicha Salifou lors d'une manifestation de l'ONG Plan à Paris en octobre 2013 contre le mariage forcé / Photo Léa Baron ©TV5MONDE
Nana Aicha Salifou lors d'une manifestation de l'ONG Plan à Paris en octobre 2013 contre le mariage forcé / Photo Léa Baron ©TV5MONDE
Dire non

A 17 ans, elle a eu la force de dire non à son oncle. Alors qu’elle vivait chez lui, il a voulu la marier – avec l’accord de ses parents - à un cousin de 27 ans habitant au Nigeria. Nana ne l’avait jamais rencontré. « Quand je l’ai appris, raconte-t-elle, je leur ai dit que je ne voulais pas de ce mariage parce que je voulais continuer mes études. J’ai ressenti une telle souffrance… j’ai beaucoup pleuré. » Au Niger, 75% des filles sont mariées avant leurs 18 ans. « On ne demande pas l’avis des enfants avant de célébrer les mariages parce que dans nos sociétés, c’est le patriarcat qui domine », souligne Mariama Harouma Moussa, la fondatrice et présidente de l’ONG nigérienne Femmes et Enfants Victimes de Violence Familiale (SOS FEVVF) qui a pris en charge Nana.  « Il y a des filles de 15 ou 16 ans qui se marient avec des hommes ayant l’âge de leurs propres pères, plus de 50 ans. J’ai déjà vu un vieux de 60 ans qui a voulu épouser une petite fille de 11 ans ! Et c’est récurrent au Niger. »

Par tradition, les filles sont mariées jeunes pour « préserver leur dignité : leur virginité », souligne Mariama Harouma Moussa. Le but est ainsi d’éviter toute grossesse hors union. « Aujourd’hui le monde a évolué, les mentalités doivent changer », insiste-t-elle.

Pour changer ces traditions,  il faut encore passer par la justice. Nana a ainsi eu gain de cause. Sans rien dire à ses amis, ses cousins ou ses deux sœurs cadettes, elle s’est adressée au directeur de son école qui l’a orientée vers l’ONG de madame Moussa. L’association l’a accueillie une semaine pour la couper de toute pression familiale.

Mariama Harouma Moussa, la fondatrice et présidente de l’ONG nigérienne Femmes et Enfants Victimes de Violence Familiale (SOS FEVVF) à Paris en octobre 2013 / Photo Léa Baron ©TV5MONDE
Mariama Harouma Moussa, la fondatrice et présidente de l’ONG nigérienne Femmes et Enfants Victimes de Violence Familiale (SOS FEVVF) à Paris en octobre 2013 / Photo Léa Baron ©TV5MONDE
Justice

L’ONG reçoit la victime et sa famille pour tenter une médiation. Si ce dialogue ne dissuade pas les parents de marier l’enfant, un dossier est déposé au commissariat de police puis au service de protection des femmes et des mineures qui le transmet au procureur. A ce dernier de statuer. Les parents de Nana ont fini par céder : « Cela a changé leur regard sur le mariage forcé. En passant devant la justice, ils ont pris conscience des violences liées aux mariages précoces. »

Les traumatismes des enfants mariées de force sont à la fois physiques (violences, maladies sexuellement transmissibles, problèmes de santé reproductive, grossesses précoces), psychologiques (isolement) et aussi sociaux avec beaucoup d’analphabétisme chez les filles, premières victimes qui voient leur vie brisée.

« La majorité d’entre elles refusent de consommer le mariage, d’entretenir des relations sexuelles avec leur mari, explique Mariama Harouma Moussa. Cela crée des tensions dans le foyer. Certains maris les frappent. Quand la fille arrive dans notre centre, elle est traumatisée. Quand il y a des mésententes au sein du foyer, elles préfèrent parfois ou bien se suicider, ou bien fuguer dans un pays frontalier du Niger comme le Bénin ou le Nigeria. » Souvent, ces jeunes filles, alors femmes au foyer, sont au service – et à la merci- de la belle famille.

Ce que la présidente de l’ONG FEVVF constate au Niger se vérifie ailleurs dans le monde.
Des textes en vigueur sont censés protéger les enfants des mariages forcés (voir en encadré) mais de manière très inégale. « La loi encadre le mariage au Niger, explique madame Moussa. L’article 44 du Code civil nigérien interdit le mariage avant l’âge de 18 ans pour les garçons et 15 ans pour les jeunes filles. C’est une vraie discrimination à l’endroit des jeunes filles car la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, ratifiée par le Niger prévoit l’âge minimum de 18 ans pour que les enfants soient mariés. » Le 27 septembre dernier, les Nations unies ont réagi. Le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a adopté une résolution reconnaissant le mariage des enfants comme une violation des droits de l’Homme. Si rien n’est fait, l’ONU, prévoit 140 millions de petites filles mariées de force dans la prochaine décennie. Le combat reste encore long. Mais celles qui disent non comme Nana, font porter leurs voix et nourrissent encore des rêves: « J’aimerais devenir enseignante pour servir de modèle aux autres filles. »

Manifestation contre le mariage forcé à Paris le 9 octobre 2013



Le double appel de Nana Aicha Salifou, sur le plateau de TV5MONDE

09.10.2013JTA, 9 octobre 2013
"J'appelle les autres filles à ne pas accepter un mariage forcé et je sensibilise les garçons à ne pas forcer les filles à les épouser, même si c'est la tradition. L'éducation est très importante pour les filles, qui pourront ainsi réaliser leur rêves, comme le mien est de devenir institutrice."
Le double appel de Nana Aicha Salifou, sur le plateau de TV5MONDE

Au Niger, aussi, une fille sur trois se marie avant 15 ans

09.10.2013Récit Laure de Matos
Dans la région de Zinder, au Sud du Niger, les filles parcourent des kilomètres à pieds pour se rendre à l'école. Dans l'un des villages de cette région reculée, un système de bourses orginales a été mis en place par l'Unicef, afin qu'elles soient épargnées de ces longues distances. Elles sont placées sont dans des familles d'accueil, là où se trouve l'établissement scolaire. Les professeurs constatent que ces chanceuses deviennent rapidement des adolescentes exceptionnelles.
Au Niger, aussi, une fille sur trois se marie avant 15 ans

Le mariage forcé en chiffres

Chaque année 14 millions de filles sont victimes de mariages forcés et se voient privées d’éducation. (Source Plan international)

70 millions de jeunes femmes âgées de 20 à 24 ans ont été mariées avant 18 ans dont 23 millions avant leurs 15 ans.
46% vivent en Asie du Sud et 37% en Afrique sub-saharienne.
(Source Unicef)

103 pays ont établi à 18 ans l’âge légal minimum pour le mariage sans consentement d’une fille. (Source Unicef)

50 000 filles âgées entre 15 et 19 ans décèdent chaque année suite à une grossesse ou la naissance d’un enfant.
 


Les textes en vigueur

Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Le projet de l'ONG FEVVF de Mariama Harouma Moussa

"Notre organisation souhaite mettre en place un projet de lutte contre le mariage précoce. C’est un projet qui a vraiment bénéficié de l’appui financier de l’UE pour lutter contre le mariage précoce.

Notre organisation va mener des campagnes de sensibilisations toujours sur les méfaits du mariage précoce au Niger. Ce projet concerne 11 communes de la région de Dosso. Des outils ont été conçus : des affiches sur lesquelles on retrouve toutes les formes de violence, leurs causes, leurs conséquences, à qui s’adresser en cas de violence ; des modules de formation et de sensibilisation sur les risques de santé et les méfaits du mariage précoce ; des dépliants sur le mariage forcé distribués dans les écoles pour que les enfants soient informés.