Journée mondiale pour la dépénalisation de l'avortement : les Américaines au front

Des militantes du droit à l'avortement gardent un oeil sur la "Maison rose", dernier établissement du Mississippi à pratiquer l'IVG, que des manifestants "pro-vie" tentent de faire fermer.
Des militantes du droit à l'avortement gardent un oeil sur la "Maison rose", dernier établissement du Mississippi à pratiquer l'IVG, que des manifestants "pro-vie" tentent de faire fermer.
AP Photo/Rogelio V. Solis

A l'initiative des femmes d'Amérique latine, continent qui reste globalement hermétique au droit à l'interruption volontaire de grossesse, le 28 septembre est devenu la Journée mondiale pour la dépénalisation de l'avortement. Une date marquée en 2015 par une forte mobilisation des Américaines du Nord sur les réseaux sociaux.

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La bataille est en passe de devenir homérique. A peine le mot dièse #ShoutYourAbortion (Criez haut et fort votre avortement) avait-il commencé à circuler sur la toile, que la contre attaque des anti IVG (interruption volontaire de grossesse) s'organisait.  Aux Etats-Unis, comme à travers toute les chrétiennes Amériques du Nord et du Sud, le droit à l'avortement reste un sujet hautement sensible qui déchaîne passions, voire violences.

Quoique droit fédéral depuis l'arrêt Roe v. Wade rendu par la Cour suprême en 1973, et protégé par le XIVème amendement (protection de la vie privée), la possibilité d'avorter aux Etats-Unis est constamment remise en cause par des procédures de contournement : établissement de normes sanitaires drastiques qui obligent les cliniques à fermer comme au Texas, obligation pour les praticiens de se faire enregistrer dans les hôpitaux locaux comme dans le Mississippi , et dernièrement, le 18 septembre 2015, vote de la Chambre des représentants pour couper le budget du planning familial américain ("Planned Parenthood"), le plus important fournisseur de services de santé aux femmes, tandis que les républicains appelaient à lancer une enquête sur cette organisation.
 

Le post d'Amélie Bonow sur sa page Facebook, point de départ de #ShoutYourAbortion
Le post d'Amélie Bonow sur sa page Facebook, point de départ de #ShoutYourAbortion
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Trois Américaines, Lindy West, Amelia Bonow et Kimberly Morrison, ont alors lancé une campagne virale sur les réseaux sociaux en appelant les femmes à parler ouvertement de leur avortement, à dire par exemple comment cet acte leur avait parfois sauvé la vie. Amélie Bonow a "dégainé" la première, suivie des deux autres relayant cet "aveu" public :

"Hello tout le monde ! Il y a à peu près un an, j'ai eu un avortement au Planning familial sur madison Avenue, et je me rappelle cette expérience à un niveau presque inexprimable de gratitude. Je voudrais vous décrire le niveau exceptionnel de soins que j'ai reçus de chaque femme employée dans cette clinique ce jour-là (.../...). Je vous dis cela aujourd'hui, parce que ceux qui travaillent à démanteler le Planning familial croient que l'on évoque encore un avortement en chuchotant. Nombre de personnes pensent encore que - si vous êtes une femme honorable -, l'avortement est un choix qui doit être accompagné de tristesse, honte et regret. Mais vous savez quoi ? Avorter m'a rendu heureuse à un point inqualifiable. Pourquoi n'aurais je pas été heureuse de ne pas être forcée à devenir mère ?"

Ce n'est pas un secret, c'est juste quelque chose dont on ne parle pas

Lindy West l'une des protagonistes du #ShoutYourAbortion
Lindy West l'une des protagonistes du #ShoutYourAbortion
Twitter
En quelques heures, #ShoutYourAbortion prenait la première place aux Etats-Unis, sur Twitter comme sur Facebook.

Amélie Bonow s'est confiée à l'Agence France Presse : "J'ai écrit sur un coup de tête sur Facebook que j'avais eu un avortement l'an dernier, que ça avait été une très bonne expérience, que je n'ai aucun regret et que je n'en ai pas honte".

Lindy West a quant à elle écrit : "Il y a près de 5 ans, en septembre 2010, j'ai pris une pilule et puis une autre, je me suis allongée une nuit et un jour, et je n'étais plus enceinte". Puis elle a développé dans une tribune publiée par le britannique Guardian, ce souvenir personnel et ce silence  qui entoure tout avortement, un non-dit inconscient et collectif : "Soudain, la semaine dernière, à l'occasion d'une nouvelle croisade misogyne pour enlever tout financement au planning familial (une organisation non commerciale vitale qui procure des services sanitaires tels des examens gynécologiques, la contraception et l'avortement), une pensée m'a bouleversée : je n'avais jamais rien dit de mon avortement. Je vis dans une ville progressiste, j'évolue dans un cercle social et familial pro-choix (pour l'IVG, ndlr), j'écris à propos de moi-même pour vivre, alors pourquoi donc n'avais-je jamais parlé de cet avortement, y compris avec mes amies les plus proches ? Je suis au courant de qui a une infection vaginale, qui a un petit ami au pénis bizarrement tordu, qui prend des drogues. Et je sais comment chacune se situe vis-à-vis de l'avortement. Mais je ne sais pas qui a avorté, et elles ne le savent pas non plus à mon sujet. Ce n'est pas un secret, c'est juste quelque chose dont on ne parle pas. Et ce n'est pas conscient."

Des milliers de femmes leur ont alors emboîté le pas en partageant l'histoire de leur avortement. "J'ai avorté en 2008" raconte ainsi @mgnwrites. "Cela m'a sauvé la vie et m'a permis d'échapper à un homme physiquement et émotionnellement violent."


Une autre avoue : "J'ai dû faire ce choix à l'âge de 45 ans, après nombre de fausses couches. Très difficile"


D'autres, opposés au droit à l'avortement, se sont de leur côté déchaînés en les accusant de meurtre de masse, de génocide, en les traitant de Feminazis, contraction de féministes et nazies, injure suprême... et malheureusement habituelle aux Etats-Unis chez les fondamentalistes chrétiens.

"Je suis sûre que les bébés auraient aimé s'exprimer sur #ShoutYourAbortion, mais ils ont été assassinés et vendus en pièces", a ainsi lancé le blogueur masculiniste Matt Walsh sur Twitter. Ajoutant juste après : "Si seulement les Nazis avaient disposé de Twitter, ils auraient pu lancer #ShoutYourGenocide pour mettre fin à la stigmatisation de l'épuration ethnique."
 

Nul doute que la mobilisation du 28 septembre 2015 sera suivie avec passion, dans les régions où ce droit fondamental à disposer de son corps est mis à mal ou empêché pour les femmes, malgré les morts d'avortements clandestins, malgré les combats, comme aux Etats-Unis ou en Amérique latine, là même d'où ce mouvement est parti.

Des féministes péruviennes marchent les rues de Lima, dévêtues, le 25 août 2015, pour demander la dépénalisation de l'avortement en cas de viol, dans leur pays et au-delà.
Des féministes péruviennes marchent les rues de Lima, dévêtues, le 25 août 2015, pour demander la dépénalisation de l'avortement en cas de viol, dans leur pays et au-delà.
AP Photo/Martin Mejia


Depuis 1990, les femmes d’Amérique latine et des Caraïbes se réunissent tous les 28 septembre pour demander l’accès à un avortement sûr, légal et gratuit sans stigmatisation ni criminalisation. Ce jour a été choisi en référence à la Loi brésilienne dite du « Ventre Libre » du 28 septembre 1871, qui libérait tous les enfants nés de parents esclaves. Reprenant le slogan « Pour un ventre libre », elles veulent que la fin de l’esclavage soit aussi celle de l’esclavage du ventre. Dans la plupart des pays de la région, l’avortement n'est possible qu’en cas de viol et d’inceste. Et encore pas toujours...
Mais il ne faut pas oublier les pays où ce qui fut un droit est aujourd'hui attaqué de toutes part. Ainsi en Turquie, l'interruption volontaire de grossesse a été retirée des interventions médicales remboursées par la sécurité sociale, un droit encore donc mais désormais seulement pour celles qui en ont les moyens.
Et la vigilance s'impose même au Canada où des députés, ainsi que des membres de gouvernements, tentent régulièrement de proposer l’élargissement de la définition d’être humain au fœtus dans le Code criminel... #yaduboulot !

Amnesty International s'associe à cette journée, et rappelle quelques données internationales

Monde  : 40 % des femmes en âge de procréer vivent dans des pays où l’avortement est interdit, limité ou inaccessible.

Amérique latine : le Chili, Haïti, le Honduras, le Nicaragua, le Salvador et le Suriname interdisent l’avortement. Toutefois, le Chili est sur le point d’inverser la tendance et de dépénaliser l’avortement.

Europe : en Irlande, le développement d’un mouvement en faveur d’une réforme de la législation sur l’avortement. L’Irlande est le seul pays européen – à l’exception de l’Andorre, de Malte et de Saint-Marin – à interdire l'avortement même en cas de viol, de malformation grave ou mortelle du fœtus ou de risque pour la santé de la femme.

• Plus de 14 millions d’adolescentes accouchent chaque année dans le monde, principalement à la suite d’un viol ou d’une grossesse non désirée.
• 215 millions de femmes n’utilisent pas de contraceptifs alors qu’elles souhaitent retarder leurs grossesses ou ne plus avoir d’enfants.
• L’Organisation mondiale de la santé estime qu’environ 22 millions d’avortements à risque ont lieu dans le monde chaque année, entraînant 47 000 décès et plus de 5 millions de cas de complications.
• Les avortements à risque sont l’une des principales causes de mortalité pour les jeunes filles de 15 à 19 ans dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.