Terriennes

Judith Butler

Dans un texte qui reprend les acquis de la philosophie et de la psychanalyse, Judith Butler dynamite le genre, marqué selon l'auteure par l'instabilité. Répété, sans cesse rejoué au sein de la société, le genre, produit de la culture, n'appelle pas à l'identification, mais à la performance.

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Née en 1956 à Cleveland, Judith Butler est professeure de rhétorique et de littérature à l'université de Berkeley. Son ouvrage Trouble dans le genre, publié en 1990 aux Etats-Unis, a mis du temps à se faire connaître, notamment en France. La critique radicale de la notion de genre qu'il contient a une influence considérable sur l'évolution des sciences humaines.


Les féministes peuvent-elles faire de la politique sans “sujet” pour une catégorie ”femme”? Telle est la question philosophique qui a ouvert la discussion. L’enjeu n’est pas de savoir s’il est toujours pertinent ou non, à court terme ou provisoirement, de parler des femmes comme si elles étaient les référents des revendications faites en leur nom.

Le “nous” féministe n’est jamais qu’une construction fantasmatique qui poursuit ses propres fins, sans reconnaître la complexité interne et l’indétermination du terme. Ce “nous” ne se constitue lui-même qu’en excluant une partie de celles et ceux qu’il cherche au même moment à représenter.

Le caractère ténu ou fantasmatique du “nous” n’est toutefois pas une raison suffisante de sombrer dans le désespoir; le désespoir n’est du moins pas la seule chose qu’il nous reste. L’instabilité fondamentale de la catégorie “femme” met en question les limites de la théorie politique féministe en termes de fondements.; elle inaugure de nouvelles configurations, non seulement au niveau des genres et des corps, mais aussi sur le plan politique. (…)

Déconstruire l’identité n’implique pas de déconstruire la politique mais plutôt d’établir la nature politique des termes mêmes dans lesquels la question de l’identité est posée. Cette forme de critique ébranle le cadre fondationnaliste dans lequel le féminisme s’est développé en politique identitaire. Ce fondationnalisme contient un paradoxe interne qui est de présupposer, de fixer et de contraindre les “sujets” qu’il souhaite précisément représenter et libérer.

Il ne s’agit pas célébrer chaque nouvelle possibilité en tant que telle; il s’agit plutôt de re-décrire celles existantes, mais qui se trouvent dans des domaines culturels prétendument inintelligibles et impossibles. Si les identités ne sont plus stabilisées comme les prémisses d’un syllogisme politique, si la politique n’est plus comprise comme un ensemble de pratiques dérivées d’intérêts censés appartenir à des sujets prêts à l’emploi, une nouvelle configuration politique pourrait bien naître des cendres de l’ancienne.

Les configurations culturelles du sexe et du genre pourraient se multiplier ou, plutôt, la manière dont elles le font déjà pourrait pénétrer les discours qui structurent culturellement la vie intelligible, révélant de la sorte la dualité du sexe et son caractère fondamental non naturel. Quelles autres stratégies locales de contestation du “naturel” pourraient nous conduire à dénaturaliser le genre en tant que tel?