Judith Butler, philosophe américaine, honorée et malmenée en Suisse

Salle comble pour la philosophe Judith Butler à Fribourg le 14 novembre 2014 - RTS
Salle comble pour la philosophe Judith Butler à Fribourg le 14 novembre 2014 - RTS

La venue de la philosophe américaine en Suisse n'est pas passée inaperçue. Invitée par l'Université de Fribourg pour y recevoir le titre de docteur honoris causa, Judith Butler a été chahutée par des traditionalistes chrétiens qui lui reprochent d'avoir inventé la "théorie" du genre, une théorie qui n'existe que dans leur imagination…

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Toute le monde n'a pas la chance d'assister, hors des Etats-Unis, à une conférence donnée par celle qui fit exploser les notions d'identité sexuelle, voire d'identité tout court, mais aussi les fondements même du féminisme, avec son Trouble dans le genre, publié en 1990 outre Atlantique. La critique radicale de la notion de genre qu'elle y proposait eut une influence considérable sur l'évolution des sciences humaines, et impulsèrent un souffle nouveau aux "gender studies", celles-là même qui sont conspuées en France, à longueur de "manif pour tous" hostiles au mariage homosexuel et à l'adoption d'enfants par ces mariés-là.

Dans cet essai  qui s'opposait au sexe naturel pour lui préférer un genre social, Judith Butler, lauréate du prix Adorno en 2012, écrivait : "Les configurations culturelles du sexe et du genre pourraient se multiplier ou, plutôt, la manière dont elles le font déjà pourrait pénétrer les discours qui structurent culturellement la vie intelligible, révélant de la sorte la dualité du sexe et son caractère fondamental non naturel. Quelles autres stratégies locales de contestation du "naturel” pourraient nous conduire à dénaturaliser le genre en tant que tel ?"

Le diable personnifié

Aujourd'hui considérée par ses ennemis, selon un vocabulaire ad hoc, comme la "papesse, ou la prêtresse, de la théorie du genre" (cette théorie qui n'en est pas une mais qui est une approche, on ne le répétera jamais assez), on croyait qu'elle était persona non grata en France seulement… Mais voici que les avatars helvètes des manifestants français, auto-proclamés Veilleurs Suisses, donnent de la voix à leur tour. Sans avoir jamais lu une ligne de cette auteure, on peut l'imaginer...

Judith Butler était invitée le 14 novembre par la Faculté des lettres de l'Université de Fribourg, au Nord Est de Lausanne, à donner une lecture pour la cérémonie de remise du titre de docteur honoris causa à cette professeure au Département de littérature comparée de l’Université de Berkeley en Californie.

Géant ! Les @VeilleursSuisse accueillent @judithbutler_ avec le chant de l'espérance en protestation pacifique pic.twitter.com/W3UdzHNXTa

— YM (@Navymat) 14 Novembre 2014


Les milieux ultra-catholiques, et de droite "décomplexée", se sont alors mobilisés via les réseaux sociaux. Selon le journal "La Liberté", des dizaines de courriers électroniques ont été envoyés à des responsables ecclésiastiques et universitaires fribourgeois pour dénoncer la remise de ce titre : "Est-ce une reconnaissance explicite de l'idéologie du Gender par les Dominicains ? S. Jean Paul II était venu à Fribourg en 1984. Aujourd'hui, c'est Judith Butler qui vient. Quel contraste ! Aussi, pour ne pas laisser passer un aussi grave événement, il est important de communiquer notre indignation aux autorités compétentes.", écrivaient-ils une semaine avant cet événement...

Et le soir de son intervention, ils manifestaient, bougie à la main devant l'Université où la philosophe prononçait sa conférence devant une salle pleine à craquer, plus de 300 personnes se pressant aux portes.

Le refus de tout enfermement

Outre ses réflexions sur les normes sexuelles, la philosophe s'est fait remarquer pour ses  engagements politiques et sociaux, en particulier au sujet du conflit israélo-palestinien. Celle qui reçut une éducation religieuse juive et sioniste, refuse là aussi d'être assignée à une identité enfermée dans le piège communautaire.

Judith Butler dérange donc, surtout dans cette période de repli sur soi. En mars 2014, la Conférence des évêques de France a annulé une table ronde à laquelle devait participer la philosophe Fabienne Brugère sur pression de groupes traditionalistes, l'accusant d'être une propagandiste de théories du genre, parce qu'elle avait invité Judith Butler…

Le titre décerné à l'Américaine est le résultat d'un choix scientifique, a donc tenu à préciser l'université suisse, qui récompensait en même temps le théologien anglican Nicholas Thomas Wright, le juriste Jean-Paul Costa, président de l’Institut international des droits de l’homme de Strasbourg et ancien président de la Cour européenne des droits de l'homme et Julien Perrot, directeur et rédacteur en chef de "La Salamandre".

“Il s'agit d'honorer une oeuvre scientifique“

16.11.2014Reportage de nos partenaires de la RTS
Pour son 125ème anniversaire, la vénérable université suisse de Fribourg ne s'attendait sûrement pas aux tensions qui ont accompagné les célébrations. Le recteur Guido Vergauwen a dû s'exprimer. L'évêque du diocèse Charles Morerod s'est montré également quelque peu agacé : "On voit particulièrement bien dans un tel contexte  (je pense à certains messages reçus) que l'on peut à la fois défendre ses propres idées et discuter celles des autres. L'insulte donne l'impression que l'on n'a pas d'argument."
“Il s'agit d'honorer une oeuvre scientifique“

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