Juillet 1946 à Bikini, explosion de bombes... nucléaire et sexuelle

Des pom pom girls chinoises en 2008 à Pékin, en guise d'animation, lors des Jeux Olympiques d'été. L'industrie chinoise du Bikini rivalise désormais avec celle du Brésil 
Des pom pom girls chinoises en 2008 à Pékin, en guise d'animation, lors des Jeux Olympiques d'été. L'industrie chinoise du Bikini rivalise désormais avec celle du Brésil 
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En juillet 1946, voilà tout juste 70 ans, l'atoll de Bikini dans le Pacifique entrait dans l'histoire pour les deux bombes qu'il inspira : un essai nucléaire américain qui irradia à jamais ces îlots de terre avec leurs habitants, et un maillot de bain ainsi nommé en référence à l'explosion, promis lui aussi à un avenir éternel, mais plus contrasté...

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En ce début du mois de juillet 1946, voilà tout juste 70 ans, l'ingénieur Louis Réard est frappé d'une illumination. Bon sang mais c'est bien sûr ! Le maillot de bain révolutionnaire qu'il vient d'imaginer s'appellera Bikini. Une association d'idées audacieuse après l'essai nucléaire auquel viennent de procéder les Américains dans un coin de paradis de l'Océan Pacifique, en Polynésie : l'atoll de Bikini. D'une bombe H comme hydrogène à l'autre :  F, comme femmes. Lui aussi a décidé d'irradier le monde...

En réalité, l'histoire n'est pas aussi éblouissante que ça. Une autre version est moins glorieuse : ce fabricant automobile qui s'occupe en outre du magasin maternel de sous-vêtements, "les Folies Bergères", aurait piqué l'idée à un concurrent. Le créateur Jacques Heim, parisien lui aussi, dont les parents avaient fui les pogroms de Pologne, a lancé quatorze ans plus tôt "le plus petit maillot de bain du monde" comme il le proclame alors fièrement, et l'a appelé "atome" - parce qu'un atome c'est si petit qu'il ne se voit pas... Trop tôt pour "l'invention", trop peu croustillant aux oreilles pour le nom.

Plus petit que le maillot de bain le plus petit au monde
Louis Réard, "inventeur" du Bikini

Jacques Réart devra trouver un slogan plus percutant pour son modèle : "plus petit que le maillot de bain le plus petit au monde", un précurseur de la lessive Omo "qui lavait plus blanc que blanc", si chère à l'humoriste Coluche. Ou encore :  "Le Bikini, la première bombe an-atomique ! ". Ce que la papesse de la mode américaine de l'époque, Diana Vreeland résumera dans Vogue, croyant être drôle, d'un lapidaire : " le bikini est la chose la plus importante depuis l’invention de la bombe atomique ".
Pour lui donner raison, il n'est pas faux de dire que les deux innovations étaient mortelles, la bombe H pour l'humanité et la bombe B comme Bikini, à retardement, pour les femmes qui oseraient le porter dans certaines régions du monde 70 ans plus tard...

Une résurgence de l'Antiquité


L'un et l'autre ne sont que des plagiaires : ce vêtement féminin, de mer ou de sport, fait de triangles, les uns pour dissimuler la poitrine, et les autres pour cacher le bas ventre et les fesses, remonte à l'antiquité au moins, puisqu'on en trouve des représentations plus de 1000 ans avant Jésus Christ, mais aussi dans l'art romain finissant.
 

Mosaïque dite des "bikinis" mise au jour vers 1950 dans la villa de Casale, Piazza Armerina, Sicile, Italie.
Mosaïque dite des "bikinis" mise au jour vers 1950 dans la villa de Casale, Piazza Armerina, Sicile, Italie.
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Louis Réard ne veut pas reconnaître qu'il a copié un autre créateur. Pour expliquer son bikini, il raconte avoir regardé les femmes à la plage : afin de bronzer, elles tentent de retrousser le plus possible leurs atours. Il est loin le temps où les baigneuses et autres belles dames de la haute société préféraient la pâleur aristocratique au hâle des paysannes.
Un philanthrope donc ce Louis Réard, désireux d'aider les femmes à brunir, pas à nager... Un usage confirmé 20 ans plus tard : en 1988, alors que les ventes de bikinis avaient augmenté de 20% en une seule année, seuls 15% de ces bouts de tissus goûtaient à l'eau salée de la mer... Les autres 85% doraient sur la plage.

Lancement mitigé, accueil confidentiel


Le lancement du Bikini fut moins consensuel que la bombe H. Il fut présenté par une danseuse nue, les autres modèles sollicités s'étant tous défilés pour ce défilé d'un nouveau genre... Micheline Bernardini  apparut donc sur les planches de la mythique piscine Molitor, dans les beaux quartiers ouest de la capitale française, vêtue de ce rikiki bikini qui ne fit pas encore l'effet d'une bombe et dont la première découpe avait été réalisé dans un imprimé orné de coupures de presse. 

Deux étapes du Bikini au dessus des bassins de la mythique piscine Molitor de Paris. Le 5 juillet 1946, le premier ensemble, à motifs imprimés "papier journal" à gauche. Cinq ans plus tard, le même, plus géométrique
Deux étapes du Bikini au dessus des bassins de la mythique piscine Molitor de Paris. Le 5 juillet 1946, le premier ensemble, à motifs imprimés "papier journal" à gauche. Cinq ans plus tard, le même, plus géométrique
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Il fallut bien des années avant que le bikini fasse fureur sur les plages du monde entier. Les règles de la décence refusaient au corps féminin de se dévoiler ainsi tandis que les hommes pouvaient se pavaner en slip sans risque d'aucune réprimande. Des exigences de pudeur qui se portent à nouveau fort bien aujourd'hui et sous toutes les latitudes...

Le bikini mettra du temps à trouver ses fans, près de 15 ans. Il faudra pour le populariser les efforts de Brigitte Bardot sur la Croisette à Cannes avec "Et Dieu créa la femme" (1956), d'Ursula Andress en James Bond Girl surgissant de l'eau telle une naïade, dans "James Bond contre Dr No" (1962)....
 

Mais la plus kitsch et la plus efficace pour le marketing du bikini sera certainement Raquel Welch dans "Fathom" (1967), film d'espionnage dans lequel la star américaine encore novice, ne quitte pratiquement jamais son maillot deux pièces (sauf quand elle saute en parachute), tout en menant sa mission top secrète. L'un des partenaires de Welch qui conduit un bateau où elle se tient en bikini lui lance : "You are a real killer !"- "Tu es une vraie tueuse comme ça !"

Mais le bikini aurait-il été le bikini sans l'extraordinaire chanson, américaine avant de devenir planétaire, "Itsy Bitsy Teenie Weenie Yellow Polkadot Bikini", d'abord interprétée par Brian Hyland.

Bitsy Teenie Weenie Yellow Polkadot Bikini

Un deux trois elle tremblait de montrer quoi ?
Dalida - Itsi bitsi, petit Bikini

C'est pourtant dans sa version française que la rengaine entêtante, traduite par André Salvet et Lucien Morisse, conquit le monde avec les accents roucoulants de Dalida, sur des rimes qu'on ne résiste pas à faire partager encore : 

"Sur une plage il y avait une belle fille
Qui avait peur d'aller prendre son bain
Elle craignait de quitter sa cabine
Elle tremblait de montrer au voisin
Un deux trois elle tremblait de montrer quoi ?
Son petit itsi bitsi tini ouini, tout petit, petit bikini
Qu'elle mettait pour la première fois
"

En voici une version repensée par l'équipe de Terriennes...

bikini Dalida


Le succès fut tel que Johnny Hallyday s'y lança à son tour avec moins de punch et de sex appeal (quoique...), il faut bien le dire, que Dalida, mais bien méritant tout de même...

Du Bikini au Burkini


Le bikini fut-il un marqueur de l'émancipation des femmes, symbole d'une liberté radieuse telle que Simone de Beauvoir elle-même l'imaginait dans un texte sur Brigitte Bardot ? Ce qui est sûr c'est que ces bouts de tissu sont aujourd'hui proscrits de plages où règne une morale édictée par des hommes...

> A retrouver dans Terriennes : Brigitte Bardot par Simonde Beauvoir

"Mais pourquoi donc cette femme, dans la chanson là Itsy Bitsy Teenie Bikini était-elle si effrayée de montrer son bikini" se demande la styliste, conceptrice de maillots, et aussi actrice Jessica Rey lors d'une présentation brillante (vidéo en anglais) sur l'évolution de la tenue de bain. Avant cette bombe atomique-là, dit-elle, les femmes portaient des maillots une pièce assez couvrants. Et encore avant, des quasi pyjamas. Et si on va encore plus loin, elles se baignaient en robes, conduites dans des cabines tirées par des chevaux jusque dans l'eau…
La popularité du bikini s'est envolée avec le mouvement de libération des femmes, et la libération sexuelle. Le New York Times expliquait même comment le bikini était l'objet même, par essence, qui donnait du pouvoir aux femmes. Mais une étude menée à Princeton et mesurant la réaction masculine à telle ou telle tenue féminine de natation, montra alors autre chose : le bikini donnait surtout le pouvoir… d'être vue comme un objet par les hommes. Ce qui n'était pas le cas lorsqu'elles portaient des maillots de bain plus pudiques. Etonnant, n'est-il pas ?
Jessica Rey a alors décidé de dessiner sa propre ligne de tenue de bains - ni une robe longue, ni un bikini, mais un entre deux, parce que la pudeur ne sert pas, selon elle, à cacher mais à révéler sa dignité. Mais jusqu'où aller ? Que penserait-elle du Burkini, cette tenue de bain autorisée dans les piscines en Allemagne par exemple, qui couvre le corps des femmes de la tête aux pieds ?
 

A gauche deux modèles imaginés par la styliste Jessica Rey, à droite le Burkini tel qu'on peut le voir dans les piscines allemandes
A gauche deux modèles imaginés par la styliste Jessica Rey, à droite le Burkini tel qu'on peut le voir dans les piscines allemandes
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Pendant ce temps, sur l'atoll de Bikini,  les Etats-Unis (et les autres ailleurs) poursuivaient leurs essais nucléaires : une fois les habitants déplacés, 67 explosions balayèrent ce bout du monde, entre 1946 et 1958... D'une puissance totale 7000 fois supérieure à celle d'Hiroshima, elles eurent des conséquences importantes sur la géologie de Bikini, son environnement naturel et la santé des populations irradiées...
Louis Réard s'est éteint en 1984 à près de  bien loin de ces zones dévastées, à Lausanne où il s'est retiré. Il est enterré dans le célèbre cimetière de Bois-de-Vaux.