Kinshasa : des filles à l’école des garçons

@Didier Kebongo

Filières destinées traditionnellement aux garçons, la mécanique, l’électricité ou l’électronique réussissent pourtant aussi aux filles, surtout quand c’est leur rêve. Témoignages recueillis à Kinshasa, à l’ITP/Ngaliema et ITI/Gombe.

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En 2005, le préfet des études de Ngaliema, Jean-Marie Tshisekedi, est très surpris quand il reçoit, pour la première fois, un parent qui vient inscrire sa fille dans la filière mécanique auto. « Ca me paraissait paradoxal, une femme sous un véhicule ! », s’exclame-t-il.

Pourtant, son école accueille, aujourd’hui, aux côtes des garçons majoritaires, une dizaine de filles qui suivent une formation en mécanique générale, en mécanique automobile et en électricité. Malgré leur nombre en évolution, Jean-Marie considère ces filles « sorties de l’ordinaire ».

Parmi elles, Arlette Nzelanga, 18 ans. Préfinaliste en mécanique générale, elle ne semble pas être arrivée là par hasard. La mécanique, c’est vraiment son « truc », son rêve. Et elle a dû faire du chantage pour que sa maman la laisse suivre cette filière. « Elle a cédé face à ma menace de faire l’armée, si elle ne voulait pas de mon choix », raconte-t-elle.

La tâche reste rude pour les filles qui choisissent de suivre des filières techniques, car elles doivent souvent lutter contre un certain nombre de préjugés, notamment ceux qui laissent croire que la seule formation  « acceptable » pour elles reste liée à leur rôle traditionnel de femme dans la société : coupe et couture, coiffure, cuisine… Enseignant à l’ITP/Ngaliema, Lunda Muyangulula était étonné quand il a reçu, lui aussi, une fille en mécanique automobile. « J’ai demandé au préfet si elle en était capable », avoue-t-il.

Si les filles se mettent à la mécanique, c'est pour décrocher plus rapidement un travail. Alors que les diplômes universitaires de lettres ou de mathématiques ne débouchent pas sur des métiers concrets, les écoles professionnelles sont un raccourci pour trouver un emploi. Et ce autant pour les filles que pour les garçons !
 

A l’ITP/ Ngaliema (@Didier Kebongo)
A l’ITP/ Ngaliema (@Didier Kebongo)
Aussi compétentes que les garçons

Ces filles qui s’inscrivent dans les Instituts techniques professionnels réussissent très bien leurs études. A l’ITP/Gombe, certaines sont premières de leurs classes. Elles font du coup tomber les préjugés, à la surprise des parents, souvent. « Nous sommes très fiers des échos qui nous viennent de l’école où étudie Clotilde », affirme Zekula Zita Noël.

Quelques années plus tôt, il avait tenté de faire la mécanique auto à l’ITP/Ngaliema. Aujourd’hui, il dit ne plus recourir aux voisins du quartier « quand un fusible saute à la maison, ou lorsque notre réchaud tombe en panne », car elle se débrouille aussi en électricité.

Ancien professeur de mécanique à l’ITP/Gombe, Tshitond Kadimbw-Maya se souvient d’une ancienne élève, Disanka Mulumba. Elle avait réussi à convaincre la direction de l’institut, hésitante au départ, de l’accepter en mécanique. « C’est parce que c’est difficile que je veux justement faire la mécanique », avait-elle insisté, lorsqu’on tentait de l’orienter vers une autre filière. Ses formateurs témoignent que quand les hommes mettaient leur cache-poussière, elle était en salopette. « Dans l’atelier, elle travaillait comme tout le monde et manipulait sa machine sans crainte ni complexe », affirment-ils. Mariée, mère de deux enfants, Disanka termine aujourd’hui son second cycle de formation à l’Institut supérieur pédagogique et technique de Kinshasa (ISPT).

A l’ITP/ Ngaliema (@Didier Kebongo)
A l’ITP/ Ngaliema (@Didier Kebongo)
Clotilde Zekula : mécanique automobile sinon rien

Les parents de Clotilde Zekula n’avaient jamais imaginé leur jolie fille s’aventurer un jour dans une filière aussi « masculine » que la mécanique automobile. Pourtant, c’était bien l’obsession de Clotilde. « Enfant, je m’étais dit que je ferais la mécanique sinon rien », explique-t-elle de sa voix douce. Enseignant de formation et inspecteur de l’enseignement primaire, son père n’a pu la faire changer d’avis. Clotilde est toujours restée ferme. « Je veux faire la section mécanique automobile diesel, autrement j’abandonne les études », avait-elle répondu à son père. Celui-ci avait fini par se plier à sa volonté. Clotilde sera alors inscrite à l’Institut technique professionnel de Ngaliema (ITP Ngaliema), où elle est en fin de parcours.

Tous les sceptiques de la première heure donnent aujourd’hui raison à Zekula pour son abnégation. Unique fille de sa classe sur une quarantaine d’élèves, elle force l’admiration de ses condisciples et formateurs, qui parlent d’elle en des termes élogieux. « Elle est très forte du point de vue théorique et pratique. Elle travaille comme ses condisciples hommes », témoigne Lunda Muyungululu, professeur titulaire de sa classe. L’enseignant cite un de ses exploits. « Je me souviens d’un TP (Travail pratique) sur le démontage des injecteurs. J’avais donné à tous un timing pour le faire. Elle a été la première à finir », affirme-t-il, avant d’ajouter : « Je crois que la mécanique est sa vocation.» Scier, limer, ajuster, tarauder… sont un jeu d’enfant pour Clotilde Zekula. Elle compte monter son propre garage, pour montrer que la mécanique n’est pas uniquement une affaire d’hommes.