Terriennes

Kurdistan d'Irak, les droits des femmes avancent lentement, mais sûrement

Femmes kurdes faisant le signe de la victoire dans un rassemblement en soutien à la ville de Kobané, assiégée par l'organisation Etat Islamique. Village de Caykara en Turquie, novembre 2014..
(AP Photo/Vadim Ghirda)

Le gouvernement régional du Kurdistan d’Irak a décidé de s’attaquer aux violences faites aux femmes. Une loi votée l’été dernier commence à donner des résultats, mais il s’agit aussi de faire changer les mentalités.

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Dessin de Kianoush
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"Si la société kurde a beaucoup progressé ces dernières années, il reste difficile d’être une femme au Kurdistan irakien. Cela demeure une société fermée, dominée par les hommes", affirme le Dr Nazand Begikhani, spécialiste du droit des femmes et auteure d’un rapport sur les crimes d’honneurs au Kurdistan. Le Kurdistan irakien, région du nord de l’Irak [semi-autonome depuis les années 90 et autonome depuis 2003], a connu un développement politique et économique rapide. Ce changement s’est accompagné d’une volonté forte d’améliorer la condition des femmes dans cette région. Plusieurs femmes font partie de l’exécutif régional [le KRG,gouvernement régional kurde], et sans aller jusqu'à la parité, le Parlement doit compter légalement 30 % de femmes. Actuellement, elles sont 36 députés sur 111 élus. "Il y a beaucoup de femmes actives qui, malgré les difficultés, travaillent", ajoute le Dr Begikhani.

Dessin de Kianoush
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Mais ces avancées n’empêchent pas que d’anciennes pratiques anti-féminines subsistent. Depuis le début de l’année 2012, dans la ville et les alentours de Suleimanieh, deuxième ville de la région, cinq crimes d’honneurs ont eu lieu [Kurdish Globe, avril 2012]. Et ce malgré une loi contre les violences domestiques adoptée en juin 2011.

L’adoption de cette loi a été le fruit d’une réflexion entamée en 2007 par le gouvernement régional kurde. Conscient depuis plusieurs années de la portée du problème, ce dernier avait commissionné en 2008 un projet de recherche. Le Dr Nazand Begikhani et son équipe de l’université de Bristol, au Royaume-Uni, avaient alors recueilli de nombreux témoignages de victimes ou de proches de victimes de crimes d’honneurs. Dans ce rapport, le crime d’honneur est défini comme "la violence perpétrée contre les membres d’une famille, souvent des femmes, par d’autres membres de la famille, souvent des hommes, au nom de l’honneur".

Dessin de Kianoush
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La loi adoptée en juin 2011 vise à lutter contre ce crime et contre toutes les violences faites aux femmes. C’est la première loi de ce type adoptée en Irak, mais elle n’a pas encore inspirée le gouvernement central. Elle définit la violence domestique comme "tout acte ou menace contre les membres d’une famille qui pourrait entrainer des agressions de type physique, psychologique ou sexuelle". Sont ainsi interdits formellement, non seulement la violence domestique, l’excision, le mariage forcé, mais aussi d’empêcher l’accès des femmes à l’éducation, de frapper un enfant, d’offrir une femme pour régler un différend ainsi que le divorce non consensuel. Le gouvernement a mis en place des tribunaux spéciaux chargés de régler les affaires de ce type : des cours de justice adaptées, avec des officiers femmes pour faciliter le travail avec les victimes, et des juges sensibilisés à ces problématiques.

Le Dr Begikhani souligne en effet qu’un travail important doit être fait du côté des institutions médicales, policières et judiciaires, dont les membres doivent être formés pour recevoir les témoignages de femmes. Elle met également en avant un problème essentiel que la loi ne peut pour l’instant pas résoudre : la question de la préservation de la vie privée. En effet, si beaucoup de femmes hésitent à témoigner, c’est parce qu’elles craignent que leurs affaires privées ne soient rapidement connues de tous. Le Dr Begikhani explique "qu’il y a un vrai travail culturel à faire, car aujourd’hui si une femme se rend à l’hôpital suite à des violences, toute la ville est au courant, et il devient difficile pour elle de se protéger du regard des autres. Ce qu’il faut impérativement réussir à changer, c’est cette idée que la chose la plus importante pour une femme, c’est d’incarner l’honneur".