L'affaire DSK : choc culturel entre la France et les Etats-Unis ?

L’affaire DSK semble provoquer un choc culturel entre la France et les Etats-Unis. Des incompréhensions se multiplient tant au niveau du traitement médiatique et que sur le plan judiciaire.

Décryptage par le journaliste américain Axel Krause, secrétaire de l'Association de la presse anglo-américaine à Paris.

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« Aux Etats-Unis, c’est quasiment une tradition de montrer l’accusé face à la justice »

Entretien avec Axel Krause

Benjamin Brafman et Dominique Strauss-Kahn le 16 mai 2011 au tribunal à New York/AFP.
Benjamin Brafman et Dominique Strauss-Kahn le 16 mai 2011 au tribunal à New York/AFP.
Comment expliquez-vous cette incompréhension entre Français et Américains sur l’affaire DSK ?

On commence à découvrir que nos deux systèmes de justice sont très différents dans leur méthode et leur approche. Le droit à la défense est complètement garanti aux Etats-Unis. De même que le droit du public à l’information. Par exemple l’image de Dominique Strauss-Kahn menotté, cela correspond au droit qu’a tout Américain de connaître la procédure judiciaire en cours. C’est tout à fait légal et c’est même fondamental.

Pour les Français, cela est plutôt perçu comme un non respect de la présomption d’innocence. Que pensez-vous de cette perception ?

Oui, je sais que cela donne cette impression et que c’est une chose qui a beaucoup choqué les Français et les Européens en général. Mais aux Etats-Unis, c’est quasiment une tradition de montrer devant les médias et le public l’accusé face à la justice. Cela a été le cas pour le sénateur démocrate Gary Hart [qui a dû se retirer de la course à la présidence en raison d’une relation extra-conjugale qu’il avait niée avant qu’elle soit prouvée par des journalistes du Miami Herald, ndlr], le milliardaire Bernard Madoff [condamné en 2009 à 150 ans de prison pour escroquerie], le chanteur Micheal Jackson [accusé de pédophilie en 1993, ndlr], O.J. Simpson [ancien joueur de football américain et acteur de cinéma accusé en 1994,d’avoir assassiné son épouse et le compagnon de celle-ci, ndlr], et dans d’autres circonstances le président des Etats-Unis Bill Clinton dans le scandale sexuel avec Monica Lewinsky. Tous ont été montrés en public face à la justice en train d’être accusés. Aux Etats-Unis, on trouve ça normal, pas en France.


La justice américaine n’en fait-elle pas un peu trop contre DSK ?

C’est un système brutal. Mais là, je me permettrais de citer la Française Gisèle Halimi, avocate féministe, qui a dit que cette affaire réaffirmait la dignité de la femme et la protection des plus faibles. C’est d’autant plus vrai à New York, où les victimes bénéficient d’une solide protection dans un contexte de criminalité violente. Cela permet de faire un exemple et de rétablir une certaine égalité face à la justice. Même un homme riche et puissant comme Strauss-Kahn peut être accusé et convoqué à un procès.

Faut-il y voir un choc des cultures entre le puritanisme anglo-saxon et les gauloiseries à la française ?

Non ce n’est pas ça. Il y a énormément d’hommes d’affaires, d’hommes politiques, et de hauts fonctionnaires américains qui ont des relations extra-conjugales. Par exemple Schwarzenegger (le célèbre acteur américain qui a été gouverneur de Californie, ndlr) a reconnu qu’il avait eu un enfant illégitime issu d’une relation adultère. Ce n’est en rien criminel mais cela a fait scandale. Il y a donc sans doute autant de comportements en France qu’aux Etats-unis qui sont en contradiction avec une certaine moralité religieuse. Mais aux Etats-Unis, quand cela devient public, c’est fortement réprimé soit par l’opinion publique soit par la justice quand il y a des accusations de viol ou d’agression. Ce n’est donc pas une question de moralité. Il s’agit plutôt dune différence de fonctionnement entre deux modes de justice.

Les Français et les Américains n’ont pas non plus la même conception du respect de la vie privée.

Aux Etats-Unis, cette distinction entre vie publique et vie privée n’existe pas vraiment pour les gens responsables. Il faut être transparent et avoir un mode de vie irréprochable que ce soit dans le domaine public ou privé. On considère que le public a un droit de savoir. Cela aurait été inimaginable aux Etats-Unis qu’un président, tel que François Mitterrand, ne rende pas public, alors qu’il le savait, le fait qu’il soit fatalement malade d’un cancer. Au moment du scandale Lewinski, j’ai eu un débat avec Robert Badinter qui était très choqué par le Congrès américain qui en faisait toute une histoire. Mais je lui ai répondu que la Maison Blanche, où se passaient toutes les relations sexuelles entre le président Clinton et la stagiaire Monica Lewinski, n’était pas une hôtel particulier mais une résidence appartenant au domaine public.

Comment aurait réagi, selon vous, les Etats-Unis si un responsable politique américain avait été arrêté et soumis à la justice française pour des accusations semblables ?

Les Etats-Unis auraient sans doute laissé la justice française faire son travail. Les Américains auraient certainement critiqué la lenteur du système et la difficulté pour la défense de bénéficier des mêmes droits qu’aux Etats-Unis, c’est-à-dire le droit d’enquêter par ses propres moyens et de poser des questions aux différentes étapes de la procédure. Mais les choses auraient suivi leur cours.

Ce n’est pas la première fois qu’il y a un malaise entre Français et Américains. Pensez-vous qu’il existe une incompréhension intrinsèque entre les deux pays ?

Oui il y a une certaine incompréhension. Nous ne partageons pas les mêmes opinions. Par exemple, dans le domaine de l’aéronautique, une dure bataille entre Français et Américains vient de se terminer sur la question des subventions, donnant d’ailleurs raison aux Français et plus largement aux Européens. De même, au moment de la guerre en Irak en 2003, on a parlé des "traites Français" qui ne voulaient pas soutenir l’intervention américaine.

Je pense, en fait, que la France manque de relais aux Etats-Unis pour faire prévaloir ses points de vue. Contrairement à la Pologne, la Grèce, l’Italie et même à l’Allemagne, elle ne dispose pas à Washington de lobbys puissants et fortement ancrés dans le système américain. Il faut aussi dire qu’il n’y a pas eu de migration massive de Français vers les Etats-Unis. La seule population américaine d’origine française, ce sont les Acadiens qui vivent au fin fond de la Louisiane sans réel poids politique ni même économique. C’est un vrai manque pour la France.