Terriennes

L'artiste et journaliste kurde Zehra Dogan en prison pour un dessin

Zehra Dogan et son éditrice française, Laurence Loutre-Barbier.
Zehra Dogan et son éditrice française, Laurence Loutre-Barbier.

2 ans et 9 mois de prison pour un dessin et un témoignage publiés sur les réseaux sociaux. Libérée sous conditions pendant quelques semaines, la jeune Kurde Zehra Dogan publie son journal de bord et ses oeuvres dans un livre Les yeux grand ouverts qui paraît en France aux éditions Fage.

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Féministe, Kurde, journaliste et artiste - 4 identités pas facile à vivre dans la Turquie d'Erdogan, mais que Zehra Dogan assume à ses risques et périls. Cofondatrice de l'agence de presse JINHA, une agence d'information kurde dont l'équipe était exclusivement féminine, elle l'a vue fermer fin octobre 2016 par décret du président Erdogan.

Les yeux des femmes

Pas de quoi arrêter Zehra qui continue alors à faire passer l'information via les réseaux sociaux : photos, témoignages, mais aussi ses dessins qu'elle poste en format numérique. Ils vont être largement partagés. Au-delà de l'écriture, elle exprime par le dessin les sensations et les sentiments qui lui restent sur le coeur. Des terres brunes, des tatouages bleus, des céramiques rouges, des villes grises de la poussière des destructions, et puis ces immenses yeux noirs des femmes, des enfants, des torturés. La gravité et la profondeur des visages que Zehra dessine à grands traits - surtout des femmes - évoquent un style hybride, entre Picasso, Munch et Frida Kahlo.

Ce mélange des genres plein d'énergie, Zehra l'ancre dans une réalité violente en peignant, le plus souvent à l'acrylique, avec comme support des pages de journaux qu'elle compose avec des articles issus de différentes publications. Les titres en turc, traduits dans Les yeux grand ouverts, sont autant de rappels froids et factuels des conflits et persécutions vécus par les Kurdes au jour le jour : "Raqqa compte les jours", "Trois générations dans une même prison", "Ils torturaient en regardant 'Survivor'".

2 ans 9 mois 22 jours

Début juin 2016, la gendarmerie et la police spéciale turques tweetent une photo présentée comme une victoire de l'armée turque à Nusaybin. La jeune artiste, elle, n'y voit que les vies arrachées avec les destructions. Elle publie un autre dessin, à droite ci-dessous, qui lui vaudra son arrestation :

Photo de Nusaybin publiée par la police, à gauche ; dessin de Zehra Dogan représentant Nusaybin détruite.
Photo de Nusaybin publiée par la police, à gauche ; dessin de Zehra Dogan représentant Nusaybin détruite.


Le principal reproche que lui fait la justice, toutefois, c'est d’avoir “partagé” un témoignage qui a largement circulé sur les réseaux sociaux. Un enregistrement d’un enfant de 10 ans, Elif Akboğa : “En ce moment, il y a des bruits de tirs. Quand ils deviennent plus intenses, nous nous cachons dans les maisons. Quand les chars partent, nous allons à nouveau dans la rue pour faire du bruit. Je pense que nous avons raison. Je sais qu’un jour notre voix sera entendue…”

Créer pour exister

En juillet 2016, elle est arrêtée. Plusieurs mois plus tard, conformément à l'usage en Turquie, elle est libérée le temps du procès afin de prendre connaissance des chefs d'accusation. Puis le verdict tombe : 2 ans 9 mois et 22 jours pour un dessin et un témoignage partagé sur les réseaux sociaux.

Quelques jours plus tard, elle reçoit la convocation qui lui intime de retourner en prison. Elle n'ira jamais la chercher. Devenue hors-la-loi, elle se cache chez des amis. Pendant ces quelques jours de répit, elle se consacre à produire autant qu'elle peut. "Pour qu'une partie d'elle puisse continuer à exister librement, explique aujourd'hui Laurence Loutre-Barbier, son éditrice en France. Ces "jours clandestins" ont fait l'objet d'une vidéo (voir ci-dessous).

"En elle, tout est kurde"

Avec une poignée d'autres journalistes ou écrivains, Laurence Loutre-Barbier fait partie des rares Français à avoir pu assister au procès de Asli Erdogan. C'est là qu'elle découvre l'oeuvre et la situation de Zehra, qu'elle va rencontrer, le 29 mai 2017, l'espace de quelques heures, à Istanbul. "Sa force, sa joie, sa lumière, sa vivacité, son optimisme et sa volonté de faire émerger les zones où la liberté manque, l'ont frappée. En elle, tout est kurde, continue-t-elle, les vêtements de couleurs vives, la jupe longue, jusqu'au petit tatouage au menton, des traits qui rayonnent, faits d'un mélange d'encre et de lait maternel."

Sachant que ses jours de liberté sont comptés, Zehra remet à Laurence un rouleau de dessins - ces dessins qui sont aujourd'hui publiés en France. Pourquoi avoir choisi de rencontrer l'éditrice française ? "J'ai voulu te rencontrer parce que tu me semblais n'avoir aucun inquiétude," lui dit Zehra. "L'inquiétude, elle n'en a pas besoin et elle ne veut pas qu'elle vienne voiler sa force. Elle ne veut pas s'arrêter aux peurs inutiles que l'on peut avoir pour elle." Pendant quelques heures, les deux femmes parlent liberté, art et action contre les injustices. Zehra finira par être arrêtée quelques jours plus tard, en allant voir sa famille, pour être réincarcérée à la prison de Diyarbakir, dans l'est de la Turquie, où elle purge le reste de sa peine. 

Zehra et ses dessins à Istanbul, en mai 2017.
Zehra et ses dessins à Istanbul, en mai 2017.

Pendant que Laurence Loutre-Barbier s'attelle à la publication des dessins et du journal de bord de Zehra Dogan, cette jeune Kurde de 28 ans veut continuer, en prison, à faire son travail. "Pour que ces années ne soient pas du temps mort", explique l'éditrice. "Elle profite de son incarcération pour interviewer ses codétenues.
Elle a aussi créé la version manuscrite d'Özgür Gündem
(ndlr : journal opposant turco-kurde fermé en 2016), un facsimilé de journal avec des dessins. Son travail, c'est de rendre visible et audible ce qui ne l'est pas pour nous," explique Laurence Loutre-Barbier.

► Une exposition des oeuvres de Zehra Dogan se tiendra au printemps à la Maison des Métallos, à Paris.