Disparition de la reine du polar Ruth Rendell

Ruth Rendell en septembre 1995 à Londres. 
Ruth Rendell en septembre 1995 à Londres. 
(@AP/Max Nash)

Une grande dame de la littérature policière s'est éteinte à Londres, à l’âge de 85 ans. Ruth Rendell restera celle qui a insufflé au roman noir à l'anglaise la dimension sociale et psychologique devenue indissociable du genre.  

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Ce samedi 2 mai 2015, c'est son éditeur, Hutchinson, qui annonce la nouvelle : "Nous sommes dévastés par la perte de l'un de nos auteurs les plus aimés." "Ruth était une observatrice perspicace et subtile de la société [anglaise], déclare Susan Sandon, l'une des directrices de la maison d'édition. Une militante engagée pour la justice sociale... une amie généreuse et loyale.” Le fait est que dans les milieux littéraires, comme dans le grand public, elle faisait l'unanimité : "Personne ne peut rivaliser avec elle et nul autre n'a acquis autant de respect de la part de ses pairs,” déclare Val McDermid, une autre grande dame du polar britannique.

Reines du crime

Près de 70 titres traduits dans 26 langues, des millions d'exemplaires vendus en un demi-siècle d’écriture : Ruth Rendell est considérée comme la digne héritière d'une autre reine du crime, Agatha Christie. Un genre auquel, avec son amie P.D. James, disparue en novembre 2014, elle a contribué à donner ses lettres de noblesse en lui insufflant une dimension sociale et psychologique. Dans des livres comme Le Journal d'Asta, Véra va mourir, Sage comme une image, La gueule du loup ou Jeux de mains, pas de séquences "gore" - on tue sans toucher, ou presque, et c'est un geste en apparence banal qui révèle le meurtrier.

La société telle qu'elle est

Née en 1930 à Woodford, à l’ouest de Londres, cette fille d'enseignants travaille plusieurs années pour la presse locale. La petite histoire dit qu'elle a été contrainte de quitter son poste au Chigwell Times à la suite d'un article sur un dîner au club de tennis local qu'elle avait écrit sans être présente. Elle avait donc omis, dans son papier, la mort brutale de l'orateur invité ce soir-là.

Sa carrière de journaliste ayant tourné court, elle
 publie, en 1964, Un amour importun, son premier roman mettant en scène Reg Wexford, un inspecteur de police qui mène l'enquête dans la petite ville fictive de Kingsmarkham. Il est un peu moi, mais pas tout à fait,” déclarait-elle en 2013 - mais il ressemble comme un jumeau à son père disparu

Ruth Rendell  fait de l’inspecteur Wexford le personnage récurrent d'une série de romans, l'entraînant dans des enquêtes qui mettent en scène les maux de la société britannique : violence domestique, racisme ou pauvreté. "Je tiens à montrer la société telle qu'elle est", assurait-elle. Devenu son héros le plus connu, Wexford inspire une série télévision à succès diffusé pendant treize ans en Grande-Bretagne, et adapté dans plusieurs autres langues.

Dès son premier succès, elle travaille inlassablement, publiant plus d'un titre par an. "Les gens aiment mes livres, surtout les polars, parce qu'ils se sont attachés au personnage de Reg Wexford. Sa vie, sa famille, que j'ai construites au fil des livres, passionnent les lecteurs. Si vous réfléchissez bien, les histoires les plus populaires au monde sont celles qui racontent les destins de familles, les destins d'hommes évoluant au sein d'une collectivité," disait-elle.

Des polars sans policiers

Parallèlement, elle se lance dans des ouvrages plus psychologiques, sortes de polars sans policiers, où il est moins question de l'enquête que des circonstances qui ont conduit au crime, ainsi que dans d'autres histoires à suspense signées du pseudonyme Barbara Vine. Implacablement, elle y observe à la loupe les faiblesses humaines et de la société anglaise contemporaine.

L'homosexualité, la disparition ou la mort d'enfants, les recherches d'identité sont des thèmes souvent évoqués. "Je suis très intéressée par la passion que suscitent les enfants, disait cette mère d'un fils, qui avait deux petits-enfants. Or la littérature accorde très peu de place à ce sentiment". Des thèmes désormais ancré dans la littérature et le cinéma britannqiue, et que l'on retrouve aujourd'hui dans des miniséries télévisées britanniques comme Broadchurch, Happy Valley ou même Top of the Lake.

Plusieurs romans de Ruth Rendell ont été adaptés au cinéma, comme L'Analphabète, adapté par Claude Chabrol avec La cérémonie, ou L'Homme à la tortue, repris par Pedro Almodovar dans En chair et en os. Claude Miller et François Ozon, eux aussi, mis en scène les univers dépeints dans ses romans.

Ecrire jusqu'à la mort

Ecrivain milliardaire, couverte de récompenses, elle devait son titre de baronne et de pairesse du Royaume au Premier ministre Tony Blair et à son engagement de quarante ans au Parti travailliste. 

Cheveux courts, visage volontaire, regard bleu perçant sous des sourcils "courbés comme des voûtes gothiques", selon un critique, Ruth Rendell consacrait depuis des années ses matinées à l'écriture avant d'assister, l'après-midi, aux séances de la Chambre des Lords. Elle militait aussi activement contre l'illétrisme.

En 2013, elle confiait au journal britannique The Guardian qu'elle n'avait pas l'intention de prendre sa retraite : “Je ne pourrais pas. J'adore mon métier. Il est essentiel à ma vie. Je ne sais pas ce que je ferais si je n'écrivais pas. J'écrirai jusqu'à mon dernier souffle. Si je peux...

Fin janvier, alors que sortait en France son dernier roman, Une vie si convenable, elle venait de subir une grave attaque cérébrale. Elle était depuis dans un état critique.