L'avortement sélectif des filles se pratique aussi sur le continent européen

L'avortement sélectif des filles n'est pas une pratique propre à l'Asie. Le phénomène frappe aussi le continent européen, dans le sud du Caucase et dans l'ouest des Balkans. Dans le dernier numéro de la revue Population et Sociétés, l'Institut français d'études démographiques révèle des chiffres surprenants.

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Source : Population et Sociétés, numéro 506. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.
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Quel est, après la Chine, le second pays au monde où les garçons sont largement plus nombreux que les filles à la naissance ? Contre tout attente, c'est l'Azerbaïdjan. Alors que la ratio naturel est de 105 garçons pour 100 filles, on compte dans ce pays du Sud Caucase,  116 garçons  pour 100 filles.

Un déséquilibre des sexes à la naissance encore plus important qu'en Inde où il est de 110 garçons pour 100 filles. Dans cette région aux confins du continent européen, le phénomène frappe aussi l'Arménie (114 garçons pour 100 filles) et la Géorgie (111 garçons pour 100 filles).

Aux portes de l'Union européenne, l'ouest des Balkans est l'autre zone du continent européen touché par la sur-représentation des naissances masculines. En Albanie, surtout mais aussi au Kosovo, au Monténégro et dans le nord-ouest de la Macédoine, on observe 110 à 111 naissances masculines pour 100 naissances féminines.

Un déséquilibre passé inaperçu « pendant plus d'une décennie », que certains expliquaient par une mauvaise qualité des statistiques nationales qui ont été effectivement perturbées dans chacun de ces pays par le démantèlement du système soviétique et l'éclatement de l'ancienne Yougoslavie. « Mais dans tous ces pays, les derniers recensements confirment l'augmentation de la part des garçons parmi les enfants, de même que les enquêtes démographiques ou socio-économiques nationales réalisée auprès des échantillons représentatifs de la population », soulignent les démographes Christophe Guilmoto de l'Institut de recherche pour le développement et Géraldine Duthé de l'Institut national d'études démographiques dans le dernier numéro de Population et Sociétés.
 
 
Source : Population et Sociétés, numéro 506. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.
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L'obsession de la descendance masculine.

Pas de mystère. Pour les deux chercheurs, « la masculinisation des naissances » s'explique par la traditionnelle préférence pour les garçons qui perdure dans l'ensemble de ces pays d'Europe orientale malgré les politiques volontaristes mises en oeuvre à l'époque soviétique pour lutter contre les discriminations à l'égard des femmes. Un pouvoir masculin au sein de la famille qui s'est même renforcé lors de la chute du régime communiste : « La structure familiale s'est alors avérée l'institution sociale la plus solide, offrant à ses membres des garanties de sécurité, de soutien financier et de logement se substituant aux organismes d'Etat qui réduisaient leur champ d'action et aux mécanismes de marché encore incapables de réguler les activités économiques », analysent Christophe Guilmoto et Géraldine Duthé.

Conjointement, la fécondité, hormis au Kosovo, a chuté en Europe orientale pour passer à moins de deux enfants par femme. « Or, quand on a deux enfants, s'en remettre au hasard de la biologie conduit dans 25% des cas à n'avoir que des filles », expliquent les spécialistes. Un hasard qui fait donc mal les choses pour des familles qui se fortifient par la descendance masculine. Conséquence, dès que les techniques modernes d'échographie ont fleuri après l'ouverture des frontières et la libéralisation de l'économie au début des années 90, le droit à l'avortement, depuis longtemps acquis, a été détourné pour éliminer les fœtus féminins au profit des fœtus masculins.

Mais tout n'est pas encore très claire. Les chercheurs butent sur une observation : pourquoi dans les pays voisins du Nord Caucase et d'Asie centrale qui ont connu des « conditions socio-historiques comparables et marqués sans doute par des valeurs patriarcales similaires », le phénomène n'apparaît-il pas ? Pas (encore) de réponse.