L'égalité filles-garçons à l'école, un long parcours de combattantes

Une dînette pour fillette datant des années 1950, tiré du livre “La fabrique des filles. L'éducation des filles de Jules Ferry à la pilule“
Une dînette pour fillette datant des années 1950, tiré du livre “La fabrique des filles. L'éducation des filles de Jules Ferry à la pilule“

La fabrique des filles. L'éducation des filles de Jules Ferry à la pilule“. Cet ouvrage co-écrit par Rebecca Rogers et Françoise Thébaud, retrace l'histoire de l'accès des filles à l'école et à la mixité dans les établissements scolaires. Un parcours du combattant qui a duré près d'un siècle. Et qui est loin d'être achevé, malgré des avancés. Les inégalités liées au sexe persistent à l'école, plus insidieuses qu'avant.

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Une longue évolution. Entre l'accès des filles à l'école en France et l'introduction de la mixité dans les établissements, 95 années se sont écoulées. C'est le thème du dernier ouvrage, La fabrique des filles. L'éducation des filles de Jules Ferry à la pilule (Les Éditions Textuel, 2014), de Rebecca Rogers et Françoise Thébaud, respectivement, spécialiste de l'Histoire de l'éducation féminine en France du XIX°s. au XX°s. et de l'Histoire des femmes et du genre au XX°s.

Les auteurs ont classé cette histoire en trois périodes : 1870-1914, "La République et ses filles", 1914-1945, "D'une guerre à l'autre", et 1945-1975, "Les chemins de l'émancipation". Des évolutions ont eu lieu, certes, mais souvent en trompe l’œil. C'est ce que souligne ce livre grand public. Les mœurs traditionnelles et catholiques, très imprégnés dans la société de l'époque, ont ralenti une égalité de l'éducation fille-garçon. 

Franck Bail, “Marthe, la bonne petite ménagère“, lithographie, 1868, tiré du livre “La fabrique des filles. L'éducation des filles de Jules Ferry à la pilule“. (Cliquer pour agrandir)
Franck Bail, “Marthe, la bonne petite ménagère“, lithographie, 1868, tiré du livre “La fabrique des filles. L'éducation des filles de Jules Ferry à la pilule“. (Cliquer pour agrandir)
"Former de meilleures mères"

"[...] Je sais que plus d'une femme me répond : mais à quoi bon toutes ces connaissances, tout ce savoir, toutes ces études ? A quoi bon ? Je pourrais répondre : à élever vos enfants, et ce serait une bonne réponse, mais comme elle est banale, j'aime mieux dire : à élever vos maris. L'égalité de l'éducation, c'est l'unité reconstituée dans la famille.", déclarait en 1870 Jules Ferry, futur ministre de l'instruction publique et des Beaux-Arts.

Le ton est donné ! Celui qui instituera l'école gratuite, obligatoire et laïque une décennie plus tard va ouvrir en 1880 l'école aux filles ... sous conditions. C'est une avancée en demi teinte. Car, l'éducation des filles doit répondre à un but précis : devenir de "meilleures" femmes au foyer. Les matières sont donc différentes de celles enseignées aux garçons : lecture, écriture, une nouveauté pour des filles autrefois analphabètes. Mais surtout broderie, couture, musique, chant, dessin, peinture, ou religion dans les écoles privées tenues par les nonnes. Pour l’Église, les femmes sont gages de présence des valeurs catholiques au sein de la famille. Les écoles de filles se multiplient. Les manuels de bonne conduite prônant l'idéal de la fille "fée du logis" pullulent et "bercent" toute une société.

A partir des années 1910, les choses bougent sous la pression des féministes. Les filles ont accès peu à peu aux mêmes enseignements que les garçons. Un changement qui se fait par étapes. Des écoles primaires deviennent mixtes. Puis, des diplômes, des formations et des métiers commencent à leur être ouverts. Mais là aussi, les mentalités perdurent. Sous l'influence de la logique du taylorisme, on forme les femmes à des fonctions dites féminines : l'enseignement, le secrétariat, cheffe de bureau, infirmerie, etc. C'est le début d'une division professionnelle liée au sexe, peu avant la Première guerre mondiale, toujours en vigueur en ce début de XXIème siècle.

La troisième partie de l'ouvrage évoque la deuxième moitié du XX°s. Les filles étudient de plus en plus ; les domaines d'excellence jusque-là réservés aux hommes, leur sont désormais ouverts, comme l'école Polytechnique en 1972 ; enfin, la mixité à l'école finit par être instaurée en 1976. Soit un siècle après l'autorisation accordée aux filles de fréquenter les bancs de l'école.

Rencontre avec Rebecca Rogers au centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) à l'université Paris V - René Descartes

24.09.2014
Cette historienne, co-auteure de la Fabrique des filles, constate tous les jours, auprès de ses étudiant-e-s la prégnance du formatage sexué exercé par l'école, volontairement ou pas, avec pour conséquence majeure des objectifs de carrière beaucoup plus modestes chez les jeunes femmes...
Rencontre avec Rebecca Rogers au centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) à l'université Paris V - René Descartes

"Il y a pleins d'explications à ces lenteurs. La première est que cette différence (fille-garçon) marque l'ensemble de la société. Ce qu'on voit d'emblée chez quelqu'un, c'est cette différence physique. C'est quand même difficile de s'extraire de ce premier regard. Il est tout de suite associé à toute une série de choses qui viennent de l'enfance, de l'inconscient, de la famille, de la religion", explique l'historienne Rebecca Rogers. "Les mentalités ne se transforment pas d'un jour à l'autre. Dans les manuels scolaires, il reste un gros travail à faire".

Le combat pour l'égalité filles-garçons à l'école n'est donc pas fini. Dernièrement, une lycéenne de 17 ans, Ariane Baillon s'était indignée contre l'absence des femmes dans les ouvrages scolaires. Elle avait lancé une pétition qui avait recueilli plus de 14.000 signatures. En novembre 2013, le Centre Hubertine Auclert avait publié plusieurs études accablant sur le nombre - minuscule - de femmes citées dans les manuels scolaires. Les clichés et les chiffres sont sans appel.

"Les manuels scolaires sont des reflets de la société qui ne correspondent pas à la réalité. Ils sont censés être des vecteurs de savoirs. Or, on se pose la question de la véracité de certains éléments quand les femmes sont totalement absentes. C'est aussi des outils de transmission de valeurs, et donc, à ce titre, ils devraient transmettre les valeurs de l'école républicaine, dont l'égalité homme-filles fait partie. Les politiques ont quand même du boulot de ce point de vue là", juge Amandine Barton-Schmitt, chargée de mission éducation au centre Hubertine Auclert.

Quelques chiffres sur les femmes dans les manuels scolaires




Quelles incitations ?

Pourtant, le sujet mobilise les politiques depuis une trentaine d'années, sans réellement d'effets. En 1979, la Convention des nations unies sur l'élimination de toutes les formes de discriminations envers les femmes demande aux États membres (dont la France), de "réviser les livres, les programmes scolaires et les méthodes pédagogiques en vue d'éliminer toute conception stéréotypée des rôles de l'homme et de la femme dans le domaine de l'enseignement" (article 10). La convention prévoit un comité pour contrôler l'application de ces mesures dans les États signataires. En réalité, le comité ne donne que des recommandations aux pays …

En France, Yvette Roudy, ex-ministre des Droits des femmes (1981-1986) avait lancé un premier texte officiel intitulé Action Éducative contre les préjugés sexistes. Il demandait aux enseignants de "relever et critiquer dans l'ensemble des outils pédagogiques (manuels scolaires, fiches, diapositives, films, cassettes,etc), la persistance éventuelle de stéréotypes sexistes qui perpétuent une image inégalitaire des femmes".

Une politique suivie par plusieurs rapports les années suivantes. En 1997, les députés de droite, Simone Rignault (RPR) et Philippe Richert (UMP, ex-Force Démocrate) avaient remis au Premier ministre, un rapport d'information "La représentation des hommes et des femmes dans les livres scolaires". En 2008, la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde) avait déposé une étude semblable au Ministère de l’Éducation nationale et aux éditeurs. Cette année, Roland Courteau, vice président de la délégation sénatoriale aux droits des femmes, a remis en juin un rapport sur les stéréotypes sexistes dans les manuels scolaires au Sénat.

Débat sur le plateau du 64' sur l'éducation des filles

01.09.2014
François-Xavier Bellamy, philosophe et enseignant, auteur de l'ouvrage "Les deshérités ou l'urgence de transmettre", était l'invité du Grand Angle du 64' pour débattre sur l'éducation en France. Sylvie Braibant, rédactrice en chef de Terrienne l'a fait réagir sur la question de l'égalité fille-garçon dans leur orientation scolaire. Malgré la réalité des chiffres, le philosophe redéfinit la notion d'"excellence", une façon de ne pas reconnaître les inégalités...
Débat sur le plateau du 64' sur l'éducation des filles

Quelle évolution ?
 
"Les choses ont commencé à s'améliorer dès les premiers travaux sur ces questions dans les années 1980. Il y avait un soutien politique. A la fin des années 1980 et au début des années 1990, ça s'est pas mal essoufflé. Puis le débat a repris depuis une dizaine d'années", estime la spécialiste de l'histoire de l'éducation des filles. "Aujourd'hui, des choses se font. Ce sont des transformations importantes que je vois depuis quelques années. Je vois donc une prise de conscience collective. Il y a  une une prise en compte et un débat public sur ces questions, en particulier sur les ABCD des égalités", selon elle.

Protège-cahier publicitaire pour une marque de lessive, 1960, tiré du livre “La fabrique des filles. L'éducation des filles de Jules Ferry à la pilule“ (Collections particulières)
Protège-cahier publicitaire pour une marque de lessive, 1960, tiré du livre “La fabrique des filles. L'éducation des filles de Jules Ferry à la pilule“ (Collections particulières)
Un signe peut-être de changement. En 2013, le Conseil supérieur des programmes est créé. Il est chargée d'établir les programmes des manuels scolaires, tout en respectant plusieurs principes dont celui de l'égalité des sexes. L'institution contrôle aussi le contenu des manuels élaborés par les éditeurs en fonction du cahier des charges émis par le Conseil. Jusqu'ici les éditeurs étaient libres de choisir approches et contenus, acceptés ou non par l’Éducation nationale.

"Dans les commissions, on a des expertes et experts qui travaillent en faveur de l'égalité (dans le primaire). Tout ça, ce sont des signes extrêmement positifs mais encore une fois, il faut que tout ça soit suivis ensuite des moyens nécessaires", poursuit Amandine Berton-Schmitt.

La création du Conseil supérieur des programmes et les nouveaux programmes scolaires remis aux éditeurs en 2013 vont-ils changer la donne ? Il faudra attendre les rentrées 2016 et 2017 pour découvrir les nouveaux ouvrages scolaires. Et voir s'ils vont dans le sens de l'égalité...  

Journée Internationale 2014 : Le droit des filles à l'éducation selon Firmine Adjate


Un siècle d'éducation des filles

Cet ouvrage a rencontré un vif succès. A sa sortie en 2013, l'ouvrage a été tiré à 3.000 exemplaires. En rupture de stock, il a été réédité cette année.