Terriennes

L'émouvant et criant signe de détresse des ouvrières du textile en Turquie

Des clientes sortent d'une boutique Zara d'Istanbul, le 6 novembre 2017, alors que la société Zara vient d'annoncer travailler à la création d'un fonds d'urgence pour les travailleuses d'un sous traitant de la marque qui ne les payait plus... 
Des clientes sortent d'une boutique Zara d'Istanbul, le 6 novembre 2017, alors que la société Zara vient d'annoncer travailler à la création d'un fonds d'urgence pour les travailleuses d'un sous traitant de la marque qui ne les payait plus... 
AP Photo/Lefteris Pitarakis

Des ouvrières du textile, turques, qui travaillaient pour la marque Zara, géant espagnol du prêt à porter, ont l'imagination efficace : pour se faire entendre sur leurs conditions de travail, elles ont glissé un message dans les vêtements qu'elles fabriquaient. Message devenu viral, en attendant qu'il soit suivi d'effet. 

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Depuis le drame du Rana Plaza au Bangladesh, le 24 avril 2013, au cours duquel près de 1200 ouvrièr.e.s du textile (à plus de 95% des femmes) avaient péri dans l'effondrement de l'immeuble siège de leurs ateliers, on pensait que les conditions des petites mains des grandes marques du prêt à porter s'étaient améliorées. Mais d'enquêtes en nouvelles tragédies, on s'aperçoit qu'il n'en est presque rien. En juin 2016, un rapport de l' l'Asia Floor Wage Alliance, une union syndicale, dénonçait les lienciements abusifs et intempestifs d'employées enceintes. 

Le dernier épisode, tout à la fois désespérant mais aussi presque réjouissant par l'inventivité déployée, de ce triste feuilleton s'est déroulé en Turquie, dans les usines d'un sous-traitant de la marque espagnole Zara, ce distributeur de vêtements que Wikipedia nous présente comme affichant la plus grande croissance de ce secteur, avec 2 000 magasins dans 88 pays et une nouvelle boutique ouvrant toutes les trois semaines... Une croissance qui ne bénéficie pas à toutes... 

J’ai fabriqué l’article que vous vous apprêtez à acheter mais je n’ai pas été payée pour

C'est le correspondant de Libération, Quentin Raverdy qui, en France, a révélé ce douloureux dossier :

« J’ai fabriqué l’article que vous vous apprêtez à acheter mais je n’ai pas été payée pour», alerte une étiquette glissée dans plusieurs vêtements de la marque Zara, dans l’une de ses enseignes stambouliotes. Très vite, cette initiative insolite est partagée par les commerçants sur les réseaux sociaux turcs. Ce signal de détresse, déposé le 1er novembre, à l’attention des clients du géant du prêt-à-porter espagnol, est signé des «ouvriers de l’usine de textile Bravo» d’Istanbul. «Nous n’avons reçu ni nos trois derniers mois de salaires, ni nos primes d’ancienneté. L’usine, elle, a été fermée en l’espace d’une nuit», déplorent-ils. Et de lancer un appel : «S’il vous plaît, dites à Zara de nous payer.» (.../...) 
Quentin Raverdy, pour Libération du 7 novembre 2017

Ce qui a été aussitôt traduit en images par le média en ligne Brut rendant ainsi viral sur les réseaux sociaux l'appel des ouvrières de l'établissement stambouliote de "Bravo Tekstil", une chaîne de sous traitance turque du textile mondial, comme il en existe tant en Turquie et dans les autres "pays ateliers" d'Asie (Bravo Tekstil produit également pour Mango et Next...). 

C'est en juillet 2016 que le patron de Bravo Tekstil fermait l'usine d'Istanbul sans préavis ni indemnités, mettant ses 140 salarié.e.s sur le pavé. Avant de disparaître. Plus d'un an après, les ouvrières balayées qui réclamaient en vain leur dû, lançaient une pétition, avec cette impression tenace d'avoir été prises pour des moins que rien : 

"Pendant 12 mois, nous avons attendu la conclusion de ces négociations avec patience et espoir. Pour éviter toute perturbation des négociations, nous les avons endurées en silence. Cependant, après une année entière, les Marques ont déclaré qu'elles ne paieraient que le quart de notre réclamation. En d'autres termes, les Marques semblaient accepter leurs responsabilités, mais, en réalité, elles pensaient que nous ne méritions pas plus que leurs déchets."
Pétition adressée à Inditex : "Tell Zara, Next, and Mango: Pay Your Workers the Wages They Earned!" (Dites à Zara, Next et Mando : payez à vos ouvrièr.e.s les salaires qu'elles ont gagné !), plus de 100 000 signatures recueillies

Ce n'est pas la première fois que le consortium Zara est interpellé sur les conditions de travail des salariées de ses sous-traitants, qui s'apparentent à une forme d'esclavagisme moderne. Pourtant la multinationale du vêtement avait promis de s'amender. 

Des promesses de meilleures conditions de travail, non tenues par Zara

En septembre 2017, Inditex, la société mère de Zara, avait publié un communiqué de presse indiquant son engagement à travailler avec l'Organisation internationale du travail (OIT) pour « améliorer les conditions de travail à tous les niveaux de la chaîne du secteur public ».
Selon ce texte, Inditex prétend collaborer avec l'OIT sur un projet appelé SCORE, qui vise à améliorer les systèmes de gestion et les conditions de travail dans les usines en Chine et en Turquie, mais qui concerne avant tout les PME, ce qui n'est pas vraiment la situation de Zara, mais celle de ses sous-traitants...

La pétition est restée sans effet sur les dirigeants d'Inditex. 
Ce n'est qu'après ce message efficace glissé dans les vêtements de sa marque en Turquie, qu'un porte-parole d'Indetex a fini par déclarer : «Inditex a rempli toutes ses obligations contractuelles envers Bravo Textil et travaille actuellement sur une proposition avec la filiale locale d'IndustriALL, Mango, et Next pour établir un fonds destiné aux travailleurs touchés par la disparition frauduleuse du propriétaire de l'usine Bravo... Ce fonds de prévoyance permettrait de couvrir les salaires impayés, les indemnités de préavis au licenciement, les congés payés et les indemnités de départ des travailleurs qui étaient employés au moment de la fermeture soudaine de leur usine en juillet 2016. Nous nous sommes engagés à trouver une solution rapide pour tous ceux qui sont touchés."

Il est heureux de constater que parfois l'imagination permet de faire vaciller les puissances économiques...