Terriennes

L’impuissance comme idéal de beauté

Réalisation : Noémie Renard, blogueuse à Antisexisme.net et Clémentine Vagne, réalisatrice

Ulcérées par les normes drastiques imposées par les industries de la beauté, dont nous rendons compte régulièrement dans Terriennes, les animatrices du site Antisexisme.net ont réalisé une vidéo et écrit un texte en forme de manifeste, que, sur leur proposition, nous relayons bien volontiers.

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Il est temps de se libérer de la dictature de la beauté

Les normes de beauté sont arbitraires, injustes et misogynes. C’est pour rappeler cela que nous avons décidé de créer "L’impuissance comme idéal de beauté", une vidéo sur ce sujet d’une importance capitale. En effet, une très grande majorité de femmes ne sont pas satisfaites de leur corps. Ainsi, selon un sondage datant de 2013, 7 Françaises sur 10 changeraient quelque chose à leur physique si elles le pouvaient. Par ailleurs, l’apparence physique est un important sujet de préoccupation pour les femmes  : elles seraient 67% à s’en inquiéter au moins une fois par semaine, contre 23% des hommes. Quelques bourrelets, un nez jugé trop gros, une jambe mal épilée… et voilà que l’on se trouve affreuses.

On dit des femmes qu’elles constituent « le beau sexe ». Pourtant, le corps féminin semble être l’incarnation même de la laideur. S’il n’a pas été amélioré grâce à diverses pratiques de beauté (maquillage, régime, épilation…), il est considéré comme carrément monstrueux, comme en témoignent les réactions de dégoût que suscitent la pilosité féminine ou la cellulite, des caractères pourtant naturels et présents chez une grande majorité de femmes. Si les femmes doivent redoubler d’efforts pour tendre vers la beauté, c’est justement parce qu’elles sont considérées comme naturellement laides. Notre vidéo montre qu’historiquement, les notions de beau et de bon ont été étroitement associées dans la culture occidentale.

Dénigrer le corps des femmes, c’est donc dénigrer les femmes elles-mêmes.
La beauté est un enfermement pour les femmes. L’exposition permanente à des images de beauté nous incite à perpétuellement nous comparer à des idéaux inatteignables. Or être constamment préoccupée par son apparence nous empêche de vivre, tout simplement. Des études de psychologie sociale ont ainsi démontré que l’inquiétude liée à l’apparence  a diverses répercussions : elle réduit l’ouverture d’esprit, la satisfaction sexuelle, ou encore les performances en mathématiques et en sport. Les femmes qui veulent vraiment être belles et y consacrer les efforts nécessaires ne peuvent pas laisser leur esprit se distraire par d’autres choses. L’impuissance comme idéal de beauté revient sur ces pratiques de beauté, qui constituent de véritables pratiques disciplinaires, nous poussant à contrôler tous les aspects de notre vie.

Par ailleurs, alors que les idéaux de beauté masculins (muscles, grande taille,…) valorisent la force, les idéaux de beauté féminins nous affaiblissent. Comment développer sa force physique quand on est constamment au régime ? Comment pouvoir courir et se défendre quand on porte des vêtements et des chaussures qui limitent nos mouvements ? Enfin, comment avoir de l’estime pour soi quand on est écœurée à la simple vue de son corps non entretenu et non épilé ? De manière générale, les normes de beauté nous poussent à nous trouver laides, ce qui réduit considérablement notre confiance en nous et nous expose à diverses troubles mentaux : dépression, anxiété ou encore troubles du comportement alimentaire. Il faut rappeler que ces derniers sont parfois mortels.

La beauté coûte cher et nous fait perdre notre temps et notre énergie. La beauté nous enferme, nous fait mal et parfois nous tue. La beauté réduit notre liberté et restreint nos plaisirs. Il est enfin temps de se libérer de cette dictature.

Noémie Renard, blogueuse à Antisexisme.net et Clémentine Vagne, réalisatrice
 

La laideur féminine, une tâche indélébile et récurrente
 

Editions Imago, 2015, 22 euros
Editions Imago, 2015, 22 euros
Pour aller plus loin on ne saurait trop recommander la lecture de "Histoire de la laideur féminine" écrit par la philosophe et sociologue Claudine Sagaert. L'auteure y raconte les aléas du regard, en particulier masculin, sur l'apparence des femmes. Leur "fonction" reproductive, à certaines périodes, a eu pour conséquences de lier beau à ce qui était mâle : on ne pouvait être mère et belle. Plus tard on ne pourra être belle et savante. "Sois belle et tais toi", nous enjoint le monde.


Mais l'une des permanences à travers les siècles c'est d'associer laide et instruite, ou encore laide et rebelle. Qu'on pense aux sorcières, aux bas bleux, aux vieilles filles, aux communardes et encore aux féministes des 20ème et 21ème siècles, on les voit caricaturer le plus souvent en viragos, en hommasses, en laiderons, et interpellées d'injures qui font référence à cette laideur imposée.

Dans sa préface à cette rétrospective édifiante, le sociologue et universitaire David Le Breton écrit : "En un mot, toutes les insoumises sont laides. La référence à la laideur est un outil de renforcement des stéréotypes de genre. La beauté, historiquement, met en valeur plutôt l'homme blanc, viril, hétérosexuel, et de condition sociale supérieure."