L'incroyable histoire du cancan, fille de chahut et de liberté

“L'incroyable histoire du cancan“ (Parigramme, 2014). Soliste  au Moulin Rouge et chorégraphe, Nadège Maruta a parcouru deux siècles de documents juridiques, d'articles de journaux et de gravures d’époque pour écrire ce livre.
“L'incroyable histoire du cancan“ (Parigramme, 2014). Soliste au Moulin Rouge et chorégraphe, Nadège Maruta a parcouru deux siècles de documents juridiques, d'articles de journaux et de gravures d’époque pour écrire ce livre.

D'où vient cette danse exubérante et provocante devenue le French cancan ? Autrefois réservée aux hommes, comme le tango, aujourd'hui attraction touristique au parfum coquin, elle a connu une histoire intimement liée à celle de l'émancipation du peuple parisien et des femmes. Dans un livre truffé de détails, une ancienne danseuse brosse le tableau d'un espace de liberté appelé cancan.

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Dans le Paris du XXIe siècle, grands écarts, jetés-battus et lancés de jupon composent un spectacle couru par les touristes, un passage obligé pour les bus de visiteurs en goguette. A l'origine, le cancan était un moyen d'expression subversif. En deux cents ans, que s'est-il passé ? L'ancienne danseuse Nadège Maruta, aujourd'hui chorégraphe, retrace l'histoire de ce qui fut un phénomène de société, en remontant à l'époque où le cancan n'était pas une danse, mais une rébellion, voire un délit. Dans son livre L'incroyable histoire du cancan, elle a réuni documents et images d'époque, anecdotes croustillantes et humoristiques, détails historiques et explications techniques.

Vers 1820 apparaît au milieu du très codifié quadrille en vogue dans les bals parisiens une minute d'improvisation exécutée par les hommes uniquement : le "cavalier seul". Et quand les danseurs brisent l'ordre de la chorégraphie, ce n'est pas pour rivaliser de grâce, mais au contraire pour faire assaut de mouvements débridés, sauts anarchiques et hurlements stridents - c'est la séquence du "chahut" ou "cancan", d'après le cri et le dandinement de l'oie ou du canard qu'elle évoque. Des numéros à travers lesquels ils expriment critiques, idées, revendications... Et quand le public y prend goût, le cavalier seul prolonge son numéro, encore et encore. Peu à peu des figures s'imposent, et le bal devient un espace d'improvisation théâtrale et chorégraphique.

La Reine Pomaré, reine du chahut, adulée dans les années 1840 pour sa danse, admirée pour la vivacité et l'originalité de son esprit libertaire. Morte avant trente ans, poitrinaire, ruinée, abandonnée de tous.
La Reine Pomaré, reine du chahut, adulée dans les années 1840 pour sa danse, admirée pour la vivacité et l'originalité de son esprit libertaire. Morte avant trente ans, poitrinaire, ruinée, abandonnée de tous.
Chahuteuses rebelles

Quand quelques audacieuses osent, elles aussi, s'essayer au "cavalier seul", les autorités réagissent violemment contre cette remise en cause des normes sociales : surveillance, arrestations et condamnations systématiques. Ce n'est pas sans mal que les Parisiennes du XIXe siècle vont conquérir le droit de danser seule, sans être guidée par un homme.

Alimenté par les révolutions de 1830 et 1948, l'esprit rebelle du chahut accouche d'une première vague de chahuteuses qui prennent des pseudonymes exprimant leur engagement politique. Ainsi la reine Pomaré fait-elle un clin d'oeil à la reine tahitienne du même nom, qui mena la révolte de son peuple, tandis que Céleste Mogador renvoie à la prise de la ville du même nom, au Maroc.


Danser pour échapper à la malédiction sociale

L'incroyable histoire du cancan fait la part belle aux danseuses, filles du peuple qui en veulent et pionnières d'une société en voie d'émancipation. Ces Parisiennes rebelles et insolentes qui, battant la cadence de leurs gambettes gainées de noir, agitaient leurs jupons comme le drapeau de leur émancipation. Une émancipation qui passe par l'indépendance financière pour des centaines de milliers de filles du peuple. En 1890, à Paris, une ouvrière gagne au maximum 2 francs pour une journée de dix heures de travail. Et voici qu'au Moulin Rouge, des étoiles nommées la Glue, la Tonkinoise, la Goulue, Grille d’Égout, la Bombe ou Nini Patte en l’Air gagnent 300, 400, 500 francs par jour. Pour les petites mains des ateliers et des laveries, la danse professionnelle est une formidable opportunité de gagner l'indépendance. Et pour la première fois, les danseuses gagnent plus que les danseurs.

Le grand écart, elles apprennent aussi à le faire entre les employeurs qui leur demandent de lever la jambe toujours plus haut et la loi qui le leur interdit. Que risquent-elles ? La marginalisation à vie, car assimilées à des prostituées, puisqu'elles font "commerce" de leur corps. Le célibat qui en découle. L'usure et l'accident dans un métier physiquement exigeant.

Feus de paille flamboyants ou personnalités qui ont marqué leur siècle, elles exerçaient sur les princes, les artistes et les grands esprits la fascination de la chair interdite : "Et de ce morceau de chair vermeille jaillit, jusqu'aux spectateurs haletants, un rayonnement torride d'acier en fusion. Alors, dans une feinte de délire canaille, la bacchante du ruisseau, brusquement troussée jusqu'au ventre, offre en pâture, au cercle avide qui s'est resserré sur elle, l'apparition de ses rondeurs si peu voilées par les transparences dos entre-deux de dentelle, qu'à certain point, se révèle, par une tache sombre, la plus intime efflorescence." Ainsi Eugène Rodrigues-Henriques décrivait-il, autour de 1890, l'apparition d'une célèbre cancaneuse au nom évocateur, la Goulue.
Jeanne Avril, la Possédée. Enfant martyre devenue reine de Paris, elle danse jusqu'à 65 ans. Avant de s'éteindre, en 1943, elle griffonne : “Je hais Hitler“.
Jeanne Avril, la Possédée. Enfant martyre devenue reine de Paris, elle danse jusqu'à 65 ans. Avant de s'éteindre, en 1943, elle griffonne : “Je hais Hitler“.

La figure dite du “port d'armes“ imite le port du fusil au repos.
La figure dite du “port d'armes“ imite le port du fusil au repos.
Pied-de-nez à l'armée, à l'Eglise, à la bourgeoisie...

Avec des figures baptisées "mitraillette", "salut militaire" ou "port d'armes", toutes exécutées avec une jambe plus ou moins en l'air, le cancan tourne ouvertement en dérision l'armée et ses représentants. Il ridiculise l'Eglise, en formant une "cathédrale" au clocher composé de trois jambes qui se rejoignent au talon, tandis qu'une série de battements exécutés de profil est baptisée "les cloches".

Le cancan transgresse les tabous de la bourgeoisie d'une manière aussi puissante que constante. En écartant les jambes et soulevant son jupon, les danseuses suggèrent l'expression du désir féminin, alors qu'il est encore de bon ton de simuler la retenue et l'innocence. Non contentes d'exécuter des pas qui évoquent crûment la sexualité, les femmes osent les inventer, les nommer, et s'arroger ainsi une prérogative masculine.


Quand le cancan se fait “French“

Au début du XXème siècle, le cancan devient une attraction touristique. Mieux encore, il s'exporte. C'est alors que l'Anglais Charles Morton, le "père du music-hall", lui ajoute la dimension "French" pour suggérer le petit quelque chose attribué aux Françaises aux yeux émoustillés du public anglais. Paradoxalement, c'est à ce moment-là, alors qu'il monte sur scène, que le cancan s'assagit et se codifie.

Dans les années 1920, le directeur artistique du mythique Moulin Rouge, à Paris, Pierre Sandrini, achève de transformer l'attraction de bal en une attraction de music-hall. Il supprime sur sa scène les improvisations solo en forme de dialogue entre la danseuse et le public au profit des mouvement d'ensemble. Le cancan intègre désormais des figures obligées, comme les grands battements en ligne, le pied dans la main, le jeté avant ou arrière, le coup de cul, le grand écart et le soulevé de jupes sur les rythmes infernaux des airs d'Offenbach.

Du chahut d'antan, né de l'esprit révolutionnaire des Parisien(ne)s, il ne reste plus que l'entrée en scène de danseuses hurlantes surgissant des quatre coins de la salle, et encore...
Quand le public formait un cercle fermé autour des danseuses, “les spectateurs acceptaient volontiers le risque de recevoir un coup de pied, de se faire ridiculiser, mais aussi de respirer le parfum des danseuses, voire de les toucher.“<br/>
Quand le public formait un cercle fermé autour des danseuses, “les spectateurs acceptaient volontiers le risque de recevoir un coup de pied, de se faire ridiculiser, mais aussi de respirer le parfum des danseuses, voire de les toucher.“

French Cancan de l'opéra-bouffe la “Vie Parisienne“ d'Offenbach, chorégraphiée par Nadège Maruta