L'objectif de la cinéaste Khady Sylla s'est définitivement obscurci

Née le 27 mars 1963 à Dakar, Khady Sylla est décédée dans son pays natal au Sénégal, au début d'octobre 2013. Le cinéma s'était emparé d'elle, après une rencontre déterminante avec l'ethnologue-cinéaste français Jean Rouch, même si le 7ème art était ancré dans l'ADN familial. C'est un regard aigu qui s'est éteint, une voix douce mais ferme et engagée qu'on n'entendra plus.

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Khady Sylla pouvait avoir la répartie féroce comme lors du dernier festival de Films de femmes de Créteil, en mars 2013, où nous l'avions rencontrée. « Pourquoi l’émancipation des unes se payent au prix de la servitude des autres ? » lançait-elle alors, à l'occasion de cette manifestation consacrée à l'image des bonnes dans le cinéma. Elle y présentait un documentaire poignant, Le Monologue de la Muette, portrait d'Amy qui « fait la bonne » (ses propres mots) chez de riches Sénégalais de Dakar.

Khady Sylla était aussi venue débattre au musée du Quai Branly, voilà tout juste un an, avec d'autres réalisatrices africaines et francophones, et sa voix portait loin. La cinéaste/écrivaine, récompensée par de nombreux prix, est décédée la semaine dernière à l'âge de 50 ans.

Une filmographie courte mais percutante

Elle était saluée comme une cinéaste de grand talent, ayant pris le parti de l'esthétique, en dépit de sa courte filmographie comprenant cinq oeuvres dont certaines ont reçu plusieurs distinctions à l'étranger : "Les Bijoux" (1997), "Colobane Express" (2000), "Une fenêtre ouverte" (2005) - prix de la meilleure première oeuvre au Festival international du documentaire de Marseille -, "Le monologue de la muette" (2008, co-réalisé avec le Belge Charlie Van Damme), ainsi que "Simple parole", actuellement en cours de finition, co-réalisé avec sa soeur, également cinéaste, Mariama Sylla Faye.

"Le cinéma, c'est un art qui est long. Donc, il faut pouvoir prendre le temps de se consacrer à un projet, prendre le temps de le laisser mûrir, prendre le temps de le voir se réaliser", pour cet art, il faut "", avait dit Khady Sylla dans un long entretien accordé à la RTS (Radio télévision suisse).

Née le 27 mars 1963 à Dakar, Khady Sylla a étudié jusqu'au baccalauréat dans la capitale sénégalaise et la philosophie à Paris, où elle a enseigné l'alphabétisation aux populations migrantess. Puis c'est l'écriture, avec quelques romans dont Le Jeu de la mer+ [Ed. L'Harmattan 1992] avant de passer au cinéma, après une rencontre déterminante avec l'ethnologue-cinéaste français Jean Rouch, même si le 7ème art était ancré dans l'ADN familial : la mère des soeurs Sylla a tenu le secrétariat des Actualités sénégalaises que dirigeait Paulin Soumanou Vieira, l'un des pionniers du cinéma africain (Afrique sur Seine).

Le dernier film

Présenté dans de nombreux festivals, ce documentaire fut la dernière oeuvre, coréalisée avec Charlie Van Damme, que Khady Sylla elle mena à son terme alors qu'elle était déjà malade. C'est le portrait d'Amy, jeune domestique, qui au plus près de la servitude ordinaire, partage sa souffrance, ses espoirs et sa révolte intérieure. « Ici, c’est la prison, je balaie la cour, le trottoir, la rue. Mon corps est bien ici mais mon esprit reste là-bas », confie l’adolescente nostalgique de son village et de la case de sa mère.