L'oiseau Denyse dévorée par le chat Simenon

Denyse Ouimet, épouse Simenon
Denyse Ouimet, épouse Simenon

Au moment de sa disparition, voilà tout juste 25 ans, Simenon laisse une œuvre considérable et une femme en plein désarroi : Denyse Simenon, sa seconde épouse. Délaissée par l’écrivain, en proie à de graves problèmes de santé, elle publiera un ouvrage-règlement de compte, récit d'une relation de dominée à dominant, qui précipitera la chute de leur unique fille, Marie-Jo.

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En avril 1978, sur le plateau de la deuxième chaine française, le journaliste Philippe Bouvard regarde son invitée, Denyse Simenon. Elle vient de faire paraître un livre au nom évocateur : « Un oiseau pour le chat ». Il s’agit  d’un recueil de souvenirs mis en forme par quelques journalistes.  L’épouse de l’écrivain vit séparée de son mari depuis plusieurs années. Il s’agit d’un témoignage-déballage sur la vie de Simenon au temps de leur passion. Ce sont les coulisses d’un amour fou, le récit d’une femme qui se retrouve dans les griffes d’un génie imprévisible et cruel.
Philippe Bouvard lui demande : « Qu’est-ce que c’est Madame, que ce livre ? C’est un plaidoyer ? Un réquisitoire ? Un portrait ou une vengeance ? »
Denyse Simenon a le sourire triste et le visage fatigué. Sans se troubler, elle répond : « Me venger de quoi ? Pourquoi ? D’avoir été heureuse ? Passionnément amoureuse ? D’avoir eu une vie fabuleuse ? Vous savez, la souffrance, elle fait partie de tout un être.. »
Le journaliste insiste ;
"Et si c’était à refaire ? "
"Bien sûr ! "  répond-elle vivement. Comment pouvez-vous poser la question ! Quelqu’un qui a trois enfants avec cet homme ! "

Denise Simenon, en avril 1978, sur le planteau de Philippe Bouvard
Denise Simenon, en avril 1978, sur le planteau de Philippe Bouvard
L'usine à violences de Simenon

Et l’homme en question, n’est pas n’importe qui, on le sait. Georges Simenon, ogre de l’édition, auteur de plusieurs centaines de romans et qui peut s’enorgueillir d’avoir vendu plus de 500 millions de livres.
En fait, Denyse apporte son éclairage sur l’"usine Simenon".
Ainsi, dès le début de leur relation à New York, elle affirme avoir eu à souffrir de sa féroce jalousie. Les draps sont encore chauds de leur première étreinte que soudain Simenon veut savoir avec combien d’hommes Denyse a déjà couché. Selon Denyse, il lui tord le poignet, la traite de « putain ». Il exige de connaître le nom de son premier amant. Terrorisée, Denyse le lui dit. Pas de chance : il s’appelait Georges lui aussi ! Elle reçoit une gifle et Simenon de crier : « Tu ne m’appelleras plus jamais Georges ! »
A l’en croire, les crises se répéteront régulièrement. L’écrivain, affirme-t-elle, lui aurait dit au début de leur relation : « Ne l’oublie jamais : tu es née le jour où je t’ai rencontrée ».

Marie-Jo, leur fille qui s'est suicidée à l'âge de 25 ans, victime, notamment,  de l'entre dévoration de ses parents
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Le piège d'un narcissisme dévorant

Etrange ménage, curieux manège. Denyse est une maitresse à domicile. Elle vit avec Tigy, l’épouse officielle. Denyse évoque les méthodes de travail de l’écrivain, son penchant pour le whisky et elle accrédite la légende de « l’homme à femmes », toujours disponible et qui n’est pas contre le triolisme, un homme dont les « performances » ne sont jamais prises en défaut.
Cependant, les derniers chapitres de cet ouvrage laissent une impression de malaise.
Denyse y dépeint un Simenon en proie à l’influence d’un psychiatre machiavélique, à l’influence sans cesse grandissante. On y découvre un Simenon dépassé et muselé dans un égoïsme féroce mais qui, curieusement, refuse le divorce : « Jamais, lui aurait-il dit. Je te couvrirai de boue, je soudoierai des témoins partout où tu es passée. Tu ne reverras jamais tes enfants ! ».
L'Hercule des lettres répugne à officialiser son divorce et à payer une pension à Denise mais il consent à lui verser des mensualités de 15000 francs-suisses.
Simenon déclarera le livre « seulement bon pour les psychiatres ».
Un mois après la sortie de l’ouvrage, le couple séparé vit un drame.
Leur fille Marie-Jo se tue d’une balle en plein cœur, à l’âge de 25 ans. « Un oiseau pour le chat » était à ses côtés quand la police à trouvé le corps.