Terriennes

La caricaturiste vénézuélienne Rayma à coeur ouvert

La dessinatrice de presse au Venezuela vue par Rayma
La dessinatrice de presse au Venezuela vue par Rayma
©Rayma

Un dessin par jour pendant 20 ans et puis plus rien... Frappée par la censure du gouvernement, Rayma Suprani est depuis un an sans emploi, et presque sans ressources. Insultée, harcelée, sous pression, elle envisage aujourd'hui l'exil. Rencontre.

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Un dessin par jour pendant vingt ans pour le quotidien El Universal. Et puis du jour au lendemain, plus rien. Le gouvernement de Hugo Chavez n'aimait pas la critique grinçante des dessins de la caricaturiste de presse Rayma. Malgré les pressions, elle a continué, usant de métaphores pour contourner la censure. Mais lorsque son journal, en 2014, change de main, elle est licenciée à la première occasion, sans espoir de retrouver du travail dans presse écrite de son pays. Depuis, elle subsiste tant bien que mal et publie sur le Web. Pour la première fois de sa vie, face à l'étroitesse des horizons du dessin de presse et du journalisme dans son pays, elle envisage l'exil.

Rayma était à Paris pour le colloque sur la liberté d'expression organisé par l'association de dessinateurs de presse Cartooning for Peace, fondée par le dessinateurs français Plantu. TV5MONDE l'a rencontrée.

On ne fait plus de caricatures au Venezuela

Comment faites-vous pour vivre ?

Pour un artiste, il y a d'autres motivations que le salaire, comme trouver de nouveaux espaces de création.première conséquence : je suis sans emploi. Je reçois des menaces de mort, je suis persécutée, des insultes. D'avoir exprimé mes opinions dans mes dessins m'a donné tant de problèmes que j'en suis arrivée à la conclusion que je ne vis pas une démocratie.

Vous êtes-vous sentie plus exposée à la censure parce que vous êtes une femme ?

Le totalitarisme ne fait pas de distinction ! On ne me maltraite pas parce que je suis une femme, mais pour ce que je dessine, on attaque l’intelligence, la créativité. Evidemment on m’attaque si je parle de ma condition de femme mais aussi en temps que vénézuélienne.

Interview de Liliane Charrier

Avez-vous jamais envisagé l'exil ?

Jusqu'à présent, je n'avais jamais envisagé de quitter le Venezuela. J'ai toujours voulu mener une existence normale et vivre simplement de mon travail. Mais la situation actuelle, avec toutes les persécutions que subit la presse, rend la vie insupportable. Dans ces conditions, j'ai beaucoup de mal subvenir à mes besoins et à gagner ma vie. La persécution est une façon indirecte de mettre la pression pour empêcher de travailler ceux qui critiquent le régime. Pas seulement moi, mais beaucoup d'autres aussi. C'est pour cela qu'on ne fait plus de caricatures au Venezuela : on nous met les bâtons dans les roues au point de tuer l'élan qui anime les caricaturistes. On finit par rester terré chez soi, et puis par avoir envie de partir.

Vous êtes membre de l'association Cartooning for Peace, qui rassemble des caricaturistes du monde entier. Que vous apporte-t-elle ?

Cartooning for Peace offre à la fois un appui et une autre dimension. Ils m'ont donné  une visibilité et une résonance en m'invitant à participer à des événements et des rencontres internationaux, à entrer dans des cercles de réflexion qui réconcilient avec la liberté et la démocratie dans le monde. C'est dans les rencontres extraordinairement enrichissantes avec mes confrères de tous les pays, et pas seulement des pays développés, que je puise la force et le courage de continuer. Il y a une vraie émulation. Cela me donne aussi l'occasion de rencontrer des caricaturistes qui vivent dans des pays où les conditions sont encore pires qu'au Venezuela.

Grâce à cette visibilité internationale, je sens aussi que de plus en plus de professionnels me soutiennent dans mon pays. J'ai également eu l'appui de la presse internationale et d'ONG, comme Amnesty International, qui s'intéressent à la situation au Venezuela, cette "zone de non-droit". Mais avec le soutien d'organisations qui conçoivent la caricature comme un outil pacificateur, comme un droit, comme un outil pédagogique, je retrouve le courage à chaque fois au Venezuela. Mais jusqu'à quand...

C'en est fini du journalisme d'investigation au Venezuela

Aujourd'hui, au Venezuela, les journalistes d'investigation sont-ils plus, ou moins, exposés que les caricaturistes ?

Je crois que les dessinateurs sont moins exposés que les journalistes qui, eux, doivent faire un travail d'investigation, sur la corruption, par exemple. Ils donnent leurs sources, révèlent des noms, publient des photos, s'engagent sur le plan politique... Tout cela expose beaucoup plus que le dessin.

De toute façon, c'en est fini du journalisme d'investigation au Venezuela. Trop de journalistes ont été attaqués dans la rue, y compris dans leur intégrité physique. Le travail du caricaturiste, à côté, est beaucoup plus conceptuel. La critique prend une forme plus abstraite, plus intellectualisée. Le dessin offre une autre vision de l'actualité, qui donne aussi davantage prise aux pressions d'un Etat totalitaire qui voudrait pousser à l'abandon.

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Rayma en dessins