Francisca Ramirez Torres, dressée contre un canal pharaonique au Nicaragua

Francisca Ramirez Torres a commencé son combat en janvier 2014. Depuis, elle continue sans faiblir.
Francisca Ramirez Torres a commencé son combat en janvier 2014. Depuis, elle continue sans faiblir.
(c) Jérémy Joly

Depuis trois ans, le gouvernement du Nicaragua essaie de construire un canal sur le modèle panaméen. Pour récupérer les terrains nécessaires, le gouvernement doit faire plier la population locale. Francisca Ramirez Torres s’est imposée comme la figure de proue de leur résistance. Comme d'autres femmes en Amérique latine, telles l’hondurienne Berta Caceres ou la péruvienne Máxima Acuña de Chaupe.

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« Ici personne ne peut venir nous voir, nous n’avons même pas le droit aux visites ! »  «Ici»  c’est la Fonseca, un petit village situé dans la région Autonoma del Sur, à une dizaine d’heures au sud de Managua, la capitale du Nicaragua. Une communauté, de quelques centaines de personnes, située comme des centaines d’autres sur le projet du futur canal du Nicaragua. Un chantier pharaonique, au budget de 50 milliards de dollars, poussé par le gouvernement de Daniel Ortega et l’entreprise chinoise « Hong Kong Nicaragua Development » (HKND). C’est là que vit Francisca Ramirez Torres, l’incarnation de l’opposition au projet.
 
Nous sommes dans sa maison, sur la place centrale, face à une petite église défraîchie. Regroupés à l’intérieur, les leaders de différents villages, membres du « Conseil National en Défense de notre Terre, Lac et Souveraineté » , une association qui représente presque 300 communautés dans tout le pays.
 

Les terres que les paysans défendent, entraînés par Francisca Ramirez Torres, contre le projet du canal sont principalement de grandes étendues agricoles.
Les terres que les paysans défendent, entraînés par Francisca Ramirez Torres, contre le projet du canal sont principalement de grandes étendues agricoles.
(c) Jérémy Joly

On a tenté toutes les démarches possibles mais ici les droits des citoyens ne sont pas respectés
Francisca Ramirez Torres

Dans ce pays où la culture machiste est encore prégnante, tous écoutent et observent Francisca Ramirez Torres avec attention. Pourtant, physiquement elle n’a rien d’impressionnant. Petite, la peau sombre, les mains calleuses de quelqu’un qui a passé sa vie à travailler durement, un visage qui révèle ses origines indigènes. Elle sait à peine lire, après avoir arrêté l’école avant l’âge de 10 ans pour s’occuper de ses frères et soeurs pendant que sa mère travaille comme domestique. Lorsqu’elle s’exprime, elle bute, cherche ses mots. Mais tout cela ne semble pas avoir d’importance. Elle a quelque chose. Une sorte d’aura qui font que lorsqu’elle entre dans une pièce, tout semble s’arrêter. Surtout, elle a une détermination à toute épreuve, un feu qui semble brûler dans ses veines et que l’on ressent lorsqu’elle raconte la situation de la région depuis le début du projet.
 
« Le gouvernement a fait le projet sans nous consulter. On l’a appris dans les médias et nous avons dû étudier en détail le document pour nous rendre compte qu’il y avait un gros problème. On a tenté toutes les démarches possibles mais ici les droits des citoyens ne sont pas respectés » explique celle qui a été distinguée par Forbes comme l’une des 50 femmes les plus influentes d’Amérique Centrale.

Le projet prévoit d’exproprier tous les habitants situés sur le tracé du canal mais aussi des différents projets annexes avec une compensation financière dérisoire.« Cela me permettra d’acheter un billet de bus pour aller à la capitale avec ma famille » souligne amèrement José Aguila Lopez, le représentant d’une communauté voisine. Le gouvernement balaie le problème en expliquant que seulement 30.000 personnes seraient concernées. Problème, le Centre Humboldt, une des rares ONG active sur le sujet estime qu’il s’agirait en fait de plus de 100.000 personnes.

A chaque fois qu’elle croise quelqu’un d’une autre communauté, on demande à Francisca Ramirez Torres comment avance la situation.
A chaque fois qu’elle croise quelqu’un d’une autre communauté, on demande à Francisca Ramirez Torres comment avance la situation.
(c) Jérémy Joly

Plus de 60 manifestations, locales et nationales

Officiellement, Francisca Ramirez Torres est la vice-coordinatrice du "Conseil National pour la Défense de la Terre, du Lac et de la Souveraineté". Mais son activisme et sa constance en ont fait à la fois l’âme et l’image du mouvement populaire.
 
Le mouvement a déjà organisé plus de 60 manifestations au niveau local et national. A chaque fois, c’est elle qui est en première ligne, la première à organiser et à haranguer. Mais, ici protester contre le gouvernement ne se fait pas sans difficultés. « Début 2015, nous avons organisé une manifestation à Managua. Ils ont interdit aux compagnies de bus de nous emmener puis nous ont ralenti autant qu’ils pouvaient. Nous avons utilisé les camions qui servent normalement à transporter les animaux. Ils jetaient des morceaux de verre sur la route, multipliaient les contrôles… Le trajet qui aurait dû prendre moins de 10 heures à duré 56 heures ! » détaille Eugenio Hernandez Villara, qui habite la colonie de San Francisco d'Aguafria.

Le gouvernement fait pression en stoppant tous les investissements dans la région. Ici, un pont qui devrait être réparé mais que les paysans doivent aujourd’hui traverser à pied, sans les camions.
Le gouvernement fait pression en stoppant tous les investissements dans la région. Ici, un pont qui devrait être réparé mais que les paysans doivent aujourd’hui traverser à pied, sans les camions.
(c) Jérémy Joly

Plutôt mourir que de donner nos terres
Francisca Ramirez Torres

Francisca Ramirez Torres en a aussi payé le prix personnellement. A plusieurs reprises, elle s’est retrouvée derrière les barreaux. Face à toutes ses pressions, sa détermination ne faiblit pas. Céder ? Elle ne l’imagine même pas. « Ils peuvent nous faire ce qu’ils veulent, nous continuerons la lutte. Plutôt mourir que de donner nos terres ».

Espérons qu'elle ne connaîtra pas le sort de l'infortunée Berta Caceres, assassinée au Honduras pour s'être opposée à un projet de barrage sur le fleuve Gualcarque...
 

A retrouver dans Terriennes, d'autres héroïnes de la lutte pour l'environnement et les communautés autochtones, en Amérique latine :

> Máxima Acuña de Chaupe, paysanne péruvienne à l'assaut des géants miniers

> Honduras : assassinat de la militante écologiste Berta Caceres

> Ruth Buendia, voix péruvienne des 'sans voix' à la conférence sur le climat