Terriennes

La double peine des veuves dans le monde

Solome Sekimuli, 54 ans, a été spoliée par ses beaux-frères, son mari tout juste décédé. Elle avait 17 ans et son mari Ben 19 ans quand ils se sont mariés. 
Solome Sekimuli, 54 ans, a été spoliée par ses beaux-frères, son mari tout juste décédé. Elle avait 17 ans et son mari Ben 19 ans quand ils se sont mariés. 
©Amy Toensing/ National Geographic Magazine

A la douleur de perdre un être cher s’ajoutent, dans certains pays, les violences et les spoliations infligées par les belles-familles. Les histoires de ces veuves qui perdent tout, leur mari, leur dignité et leurs biens, font l’objet d'un projet photographique de l'Américaine Amy Toensing. Son travail était exposé au festival Visa pour l’image 2017 de Perpignan (France).

dans

Le poids des traditions. « Au début, elles appartiennent à leur père, puis à leur mari. Et quand celui-ci décède, il n’y a plus de place pour elles dans la société. » C’est ainsi qu’Amy Toensing résume la situation de ces femmes qui perdent tout quand elles deviennent veuves en Inde ou en Ouganda par exemple. 

C’est dans ces deux pays que la photographe américaine s’est rendue plus particulièrement pour brosser le portrait de certaines d’entre elles. Ses photographies ont été exposées en septembre 2017 au prestigieux festival Visa pour l’image de Perpignan en France. 
 

Quand on devient veuve, le simple fait de survivre est un défi.

La photographe Amy Toensing.

Son travail "Veuves" met ainsi en lumière celles qu’une belle-famille et des traditions veulent faire disparaître. « Quand vous rencontrez ces femmes et passez du temps avec elles, vous réalisez à quel point leur vie devient un combat ne serait-ce que pour trouver de quoi se nourrir », nous explique Amy Toensing. « Le simple fait de survivre est un défi. » Particulièrement quand elles ont encore des enfants à charge. 

Les propos de la photographe en disent long sur la violence qui attend ces femmes au décès de leur mari. Leur existence bascule. 

La fondation Loompa, présidée par Cherie Blair- épouse de l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair- répertorie 258 millions de veuves dans le monde dont 38 millions vivent dans une pauvreté extrême. « Les veuves sont vraiment au bas de la pile : invisibles, inaudibles, elles sont les plus pauvres parmi les pauvres », rappelaient nos confrères de La Croix citant un rapport de 2010 de la fondation.  

Être une veuve en Inde, une tare

En Inde, par exemple, être une veuve c’est une tare, sa présence peut même porter malheur notamment à la naissance d’un enfant. Les hindous considèrent qu’une femme, pure et fidèle, doit pouvoir protéger son mari de sa mort. A son décès, elles en sont implicitement rendues coupables. 

Ces deux veuves indiennes sont accueillies dans une sorte de foyer géré par les autorités publiques dans la ville de Vindravan. Photo prise en 2013 par Amy Toensing lors de son premier voyage. 
Ces deux veuves indiennes sont accueillies dans une sorte de foyer géré par les autorités publiques dans la ville de Vindravan. Photo prise en 2013 par Amy Toensing lors de son premier voyage. 
©Amy Toensing / National Geographic Magazine

Le rite du sati est particulièrement cruel. Il s’agit d’un sacrifice imposé aux femmes qui doivent se jeter sur le bûcher crématoire de leur mari. Une pratique extrême interdite au début du XIXème siècle. Cette immolation a perduré en dépit de la loi jusqu’au XXème siècle. « Malgré tous ces pare-feu, environ un cas chaque année est signalé depuis l'an 2000 », rappelait récemment notre journaliste dans son article sur des juges indiens qui pourfendent les traditions

Aujourd’hui, certaines familles imposent aux veuves de porter le deuil de leur époux jusqu’à la fin de leur vie. Des milliers d’entre elles trouvent refuge dans les villes saintes de Vrindavan « la cité des veuves » et Varanasi. Têtes rasées, habillées de blanc, ne pouvant pas se remarier, elles semblent purger une peine et vivent de mendicité. 

Même si certaines commencent à résister, refusant de porter les marques du veuvage, il reste difficile pour elles d’assurer leur subsistance. 

Des Ougandaises spoliées

En Afrique aussi le sort des veuves est tragique. « En Ouganda particulièrement, ces femmes avaient des terres avec leur mariage où elles faisaient pousser leur nourriture, raconte Amy Toensing. Et tout d’un coup, la famille de leur mari décédé débarque et s’attend à ce que tout cela lui revienne. Il y a si peu de ressources pour lesquelles se battre parce que l’économie est un gros problème. Entamer des poursuites, c’est tellement difficile quand vous êtes une veuve pauvre et isolée. Personne ne s’en préoccupe, elles sont laissées de côté. » Une violence qui vient s’ajouter à la douleur. 

C’est le cas de Solome Sekimuli que la photographe a rencontrée. Elle aussi a été spoliée, rejetée avec violence. Alors qu’elle pleurait la dépouille de son mari, un groupe d’hommes de sa famille est entré dans sa maison qu’ils ont fait leur, ont brûlé tous les vêtements de Solome et l'ont forcée à renoncer à ses biens. 

Si on pouvait seulement éduquer les filles, ces femmes se défendraient. 

Amy Toensing

Des pratiques similaires ont également cours au Togo, au Cameroun ou encore en Côte d’Ivoire. Au Gabon, l’épouse du président a notamment plaidé pour qu’existe une Journée internationale des veuves. C'est le cas depuis 2010, le 23 juin de chaque année.

Pourtant, le droit évolue. La Constitution ougandaise, par exemple, protège le droit de succession des veuves. Mais la tradition est plus forte et l’éducation des femmes pas assez répandue. C’est la clé selon la photographe qui a travaillé sur le terrain auprès d’ONG. « Si on pouvait seulement éduquer les filles, ces femmes se défendraient. » 

Au delà de l'Inde et de l'Ouganda, dans d'autres pays, les veuves sont aussi considérées comme des êtres mineurs, assujetties aux familles. Comme en Israël par exemple, où, dans les cercles ultra-orthodoxes juifs, elles sont contraintes d'épouser le frère de leur mari décédé.

► Lire aussi : "Seconde épouse", une histoire de polygamie en Côte-d'Ivoire