Terriennes

La face cachée des Roméo et Juliette, Houda et Arafat, de la péninsule arabique

Des soldats yéménites posent des autocollants sur leurs armes en soutien à la Houda al-Niran et Arafat Mohamed Tahar à Sanaa, le 24 novembre 2013 - AFP Mohammed Huwais
Des soldats yéménites posent des autocollants sur leurs armes en soutien à la Houda al-Niran et Arafat Mohamed Tahar à Sanaa, le 24 novembre 2013 - AFP Mohammed Huwais

Voici une histoire bien jolie comme on les aime, avec deux amoureux, une Saoudienne et un Yéménite qui transgressent toutes les lois et les coutumes pour vivre leur passion sans retenue. Et voici donc qu'à leur suite, les réseaux sociaux puis internet dans son ensemble s'enflamment pour soutenir Houda al-Niran et Arafat Muhammad Tahar, les deux tourtereaux bien vite rebaptisés les Juliette et Roméo de la péninsule arabique. Sauf que, nous dit la blogueuse yéménite Hind Aleryani, derrière ce romantisme de pacotille des sentiments moins vertueux sont à l'oeuvre, comme ce nationalisme viril qui oppose depuis des siècles les frères ennemis yéménites et saoudiens.

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Les réseaux sociaux et les médias en ligne ont fait leur miel et leur buzz de l’histoire d’un jeune Yéménite prénommé Arafat, employé d’un magasin de téléphones, tombé amoureux de Houda, une demoiselle Saoudienne. Arafat a fait sa demande mais il a été éconduit pas les parents de Houda, parce qu’il était de nationalité yéménite. Houda a dit que ses parents l’ont battue avec constance pour qu’elle oublie Arafat et qu’elle se marie avec le promis qu’ils avaient, eux, choisi. C’est alors, que loin d’obtempérer, elle s’est enfuie jusqu’à la frontière entre l’Arabie saoudite et le Yémen, où elle a été arrêtée côté Yemen. Arafat a été interpellé lui aussi, accusé de l’avoir aidé à passer du côté yéménite de la frontière, malgré les serments de Houda qui assurait qu’Arafat ne savait rien de ses intentions de fuite.
 
Le tribunal a été convaincu de l’innocence d’Arafat, tandis que le UNHCR (le Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés) cherche à obtenir du gouvernement de Sanaa un statut de réfugiée pour Houda.
 
Beaucoup de personnes ont réagi aussitôt à cette belle et romantique histoire d’amour contrariée. Les jeunes sur Facebook ont écrit des poèmes et des petits mots empreints de cette romance en guise de soutien aux deux amoureux. Et ce fut une vraie surprise, cette irruption interactive alors que nous gardions tous en tête un autre épisode épisode où, voilà seulement quelques mois, deux jeunes gens fiancés s’étaient envolés lorsque le père de la jeune fille avait cherché à exploiter le jeune homme. Curieusement, nous n’avons ni entendu ni lu aucun message de sympathie à propos de cette autre histoire. Alors que celle de Houda et Arafat a provoqué tant de bruit sur la toile que des dizaines de manifestants se sont précipités devant le tribunal pour les soutenir. Y aurait-il une quelconque explication à cette dualité hypocrite ?
 
Si Houda avait été yéménite et Arafat tout autre chose que citoyen du Yemen, Houda aurait-elle suscité tant de marques de sympathie jusqu’à recevoir la visite d’activistes yéménites telle la prix Nobel de la paix Tawakkul Karman ? Je ne le pense pas. Un père yéménite aurait-il accepté que sa fille parte en escapade avec l’homme qu’elle espérait épouser ? Certainement pas…
 
En réalité ce qui se joue derrière cette belle histoire n’est pas du tout ce que nous imaginons. Il ne s’agit pas du tout d’une société qui aurait viré au romantisme en une nuit… Mes échanges avec de jeunes hommes révèlent une mobilisation pour de tout autres raisons que le simple romantisme. Certains voient en Arafat leur digne représentant, un Yéménite qui prévaut sur un Saoudien et qui a réussi à séduire une Saoudienne - une Saoudienne qui l’a choisi lui, et a repoussé ses compatriotes. Ce sentiment de victoire vient d’un profond complexe d’infériorité. Une autre explication puise ses motivations dans ce long conflit larvé entre le Yémen et l’Arabie saoudite – de nombreux Yéménites considèrent le royaume saoudien voisin comme leur ennemi. Et voici donc que les activistes politiques du Parti socialiste, des Frères musulmans et des rebelles chiites Houthis communient dans un bel ensemble pour soutenir Hoda et Arafat. Jamais auparavant, on ne les avait vus défiler côte à côte pour réclamer une meilleure distribution électrique, un minimum social, la sécurité pour tous ou tout autre bien essentiel dont sont privés les Yéménites.
 
Voilà pourquoi nous savons que les démonstrations bruyantes de soutien à ces Roméo et Juliette amoureux du Yémen n’ont rien de romantiques. En réalité ce ne sont que signes virils d’exercice de la politique.

Des Yéménites manifestent le 24 novembre 2013 devant le tribunal de Sanaa (Yémen) en soutien à Houda al-Niran. (MOHAMMED HUWAIS / AFP)
Des Yéménites manifestent le 24 novembre 2013 devant le tribunal de Sanaa (Yémen) en soutien à Houda al-Niran. (MOHAMMED HUWAIS / AFP)

A propos de Hind Aleryani

Outre son blog, Hind Aleryani travaille pour NOW. (Liban, en arabe et en anglais), comme reporter et rédactrice en chef de la section des informations sur le Golfe. Elle combat activement le khat, une drogue dure consommée lors de toutes les cérémonies yéménites.