Terriennes

La 'fille d'Egtved' révèle qu'à l'âge de bronze, la femme était déjà l'avenir de l'homme

Deux reconstitutions de la fille d'Egtved, telle que l'imaginent les scientifiques danois qui ont fait parler sa sépulture.
Deux reconstitutions de la fille d'Egtved, telle que l'imaginent les scientifiques danois qui ont fait parler sa sépulture.
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Plus de 2400 kms parcourus en quinze mois, un décès à plus 800 kms de sa région natale : les restes de la fille d'Egtved, née et morte à l'âge de bronze en Europe centrale et nordique, ont parlé. Ils racontent une histoire et un territoire où les femmes et surtout les hommes n'avaient pas encore inventé les frontières.

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Elle aurait 3400 ans. En réalité, elle n'a pas dépassé 18 ans. C'est à cet âge que cette fille/femme sans nom est morte dans l'austère et beau Jutland danois, riche en légendes et pierres antiques. On l'appelle donc la fille de Egtved, ce village où sa sépulture a été retrouvée, des restes qui racontent toute une histoire. Et d'abord celle d'une errance ou d'une itinérance à travers l'Europe. Une Forest Gump de l'âge de bronze en quelque sorte. En marche, toujours en marche. De quoi donner des frissons d'angoisse à tous ceux qui aujourd'hui aimeraient que personne ne bouge et reste bien ancrée là où il/elle est né-e. Pour ne pas déranger les voisins ou de lointains cousins.

L'église du village d'Egtved au Danemark, Jutland, là où ma sépulture fut découverte au début du siècle dernier.
L'église du village d'Egtved au Danemark, Jutland, là où ma sépulture fut découverte au début du siècle dernier.
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Vivre c'est bouger

Sous le titre "Sur les traces de la vie dynamique d'une femme à l'âge de bronze", la revue Nature publiait, à la toute fin du mois de mai 2015, les résultats d'une enquête au long cours, menée comme une enquête policière, à l'aide de toutes les nouvelles technologies disponibles : les relevés d'ADN, la physique nucléaire, la biochimie, et l'analyse biomoléculaire, géochimique ou dendrochronologique. La tombe avait été découverte en 1921, et il aura fallu un siècle de plus, autant dire rien par rapport à plus de trois millénaires, pour faire parler cette dépouille dont certains éléments étaient si bien conservés.

Il faut repenser les déplacements à l'âge de bronze européen, beaucoup plus dynamiques que ce que l'on croyait

Les chercheurs, danois principalement, n'en reviennent pas de leurs découvertes : "Notre étude apporte les preuves d'une mobilité fréquente et rapide sur de longues distances. Et cela nous oblige à repenser les déplacements à l'âge de bronze européen, beaucoup plus dynamiques que ce que l'on croyait, avec des individus qui bougeaient rapidement, sur de longues distances dans des temps relativement courts."

Voici ce que les archéologues avaient trouvé en 1921 dans cette tombe monumentale, symbole d'élite sociale et de richesse : un être féminin de 16 à 18 ans, vêtu des pieds à la tête, inhumée dans un cercueil de chêne (pour lequel la dendrochronologie, étude des arbres et du bois indiquait une vieillesse de 3400 années). Ses cheveux, l'émail de ses dents, ses ongles, une partie de son cerveau et de sa peau étaient bien conservés. Contrairement à ses os entièrement dissous dans une eau acide abondante autour des lieux humides de la découverte. Une petite caisse placée près de sa tête contenait l'empreinte d'un squelette d'enfant, sans doute de cinq ou six ans. Dont on ne peut toujours pas dire quel lien il avait avec la défunte.

Ses vêtements aussi, faits de textiles différents, sont parvenus presque intactes jusqu'au 20ème siècle : jupe et blouse courtes, agrémentées d'un disque de bronze, symbole du soleil, que l'on imaginait alors être l'attribut d'une prêtresse d'un culte idolâtre.    

Ce dessin montre la stratégie développée pour retracer le chemin de la fille d'Egtved : les dents pour la petite enfance, les cheveux pour les deux dernières années de sa vie, ou les ongles pour les huit derniers mois...
Ce dessin montre la stratégie développée pour retracer le chemin de la fille d'Egtved : les dents pour la petite enfance, les cheveux pour les deux dernières années de sa vie, ou les ongles pour les huit derniers mois...
Musée national du Danemark

Un destin tout tracé

Autant de tissus durs et mous exploitables pour retracer, dans tous les sens du verbe, une aussi courte vie. Des centaines d'analyses et de comparaisons plus tard, voici ce que cela donne : la fille d'Egtved, l'enfant, et les habits sont issus de la Forêt noire… en Allemagne. La richesse du mausolée suggère donc une union avec un chef, oui mais lequel ?

La réponse, la voici : "Je pense que cette jeune Allemande a été donnée en mariage à un homme du Jutland pour forger une alliance entre deux grandes familles", précise Kristian Kristiansen de l’Université de Copenhague, coauteure de l'étude. "A l'Age de bronze, les relations entre le Danemark et le sud de l'Allemagne étaient étroites, notamment en raison du commerce de l'ambre et du bronze".

Les restes de ses cheveux, longs de 23 cm, ont permis de retracer ses déplacements mois par mois durant les deux dernières années de sa vie. Les caractéristiques chimiques des cheveux et des ongles peuvent en effet véhiculer des informations sur l’emplacement de la personne au moment où ils ont poussé. La partie la plus récente des cheveux de la fille d'Egtved (correspondant aux 4 à 6 derniers mois de sa vie) et de ses ongles indique qu'elle a fait un très long voyage peu avant sa mort.
 

Les points de départ et de fin (en rouge) et les zones potentiellement parcourues (en vert) durant la courte existence de la fille d'Egtved
Les points de départ et de fin (en rouge) et les zones potentiellement parcourues (en vert) durant la courte existence de la fille d'Egtved
Musée national du Danemark

"Environ 15 mois avant sa mort, la jeune femme était dans la région de sa naissance. Elle part ensuite dans la région du Jutland. Après 9 mois passés là-bas, elle revient dans sa région natale pour y rester 4 à 6 mois, puis repart pour Egtved, un mois avant d'y mourir", explique Karin Margarita Frei, du Musée national du Danemark, à l'origine de cette étude. Parcourant, en 15 mois, près de 2.400 km, soit l'équivalent de la distance séparant Paris de la Finlande.

On ne dit pas si elle avait de bons souliers… On ne sait pas si elle était bien accueillie au cours de ses pérégrinations, ou bien repoussée, poussée à marcher toujours plus, et plus loin. On aimerait être sûre que son compagnon avançait à la recherche de l'échange et non du conflit. Et on ne sait pas de quoi, elle est morte. Finalement, elle reste assez mystérieuse la fille d'Egtved...