"La fille de Brest", ou le combat inachevé d'Irène Frachon

De gauche à droite : Irène Frachon, la résistante ; Emmanuelle Bercot, la réalisatrice ; Sidse Babett Knudsen, l'incarnation de le première
De gauche à droite : Irène Frachon, la résistante ; Emmanuelle Bercot, la réalisatrice ; Sidse Babett Knudsen, l'incarnation de le première
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"La fille de Brest" sorti sur les écrans français le 23 novembre 2016 est une affaire de femmes : Irène Frachon, héroïne du biopic ; Emmanuelle Bercot, réalisatrice ; et Sidse Babett Knudsen, actrice. Un film qui nous rappelle aussi toutes ces femmes qui n'ont pas hésité à monter à l'assaut de multinationales ou de gouvernements, lanceuses d'alerte tenaces malgré les menaces.

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L'expression "lanceur d'alerte" se décline souvent au féminin. Et cela partout sur la planète. Les femmes sont tenaces à faire bouger le monde, à leur manière, pugnace et discrète. Comme Irène Frachon qui fit vaciller les Laboratoires Servier, fabricants du mortel Mediator, et qui encore aujourd'hui poursuit son combat pour que les victimes obtiennent justice.

Les représentants de ce géant multinational de la pharmacie devaient bien rire lorsqu'ils ont vu débarquer, des confins occidentaux de l'Europe cette "fille de Brest" ainsi qu'ils l'appelaient avec le mépris des Parisiens pour la province, des hommes pour les femmes. Aujourd'hui, ils tentent de se faire oublier.

Médecin, justicière, mère, épouse

La réalisatrice Emmanuelle Bercot nous invite à revivre ce combat au féminin pluriel. Irène Frachon, drôle, énergique, surgit dès les premières images, de dos, masquée, tendue vers une mission qu'elle ne lâchera plus, incarnée au cinéma par l'actrice danoise Sidse Babett Knudsen, qui interpréta une Première ministre dans la série culte Borgen (cette effraction à la réalité n'est sans doute pas hasardeuse, au delà du talent de l'interprète : Irène Frachon est issue d'une famille protestante, religion dominante au Danemark, où l'on ne badine pas avec la morale)... "Un extraordinaire cadeau dira Irène Frachon" de ce choix, fan de Borgen elle-même.

Dans "La Fille de Brest", Irène Frachon est aussi une mère de famille enthousiaste, une épouse aimante, une amie attentive. Une battante qui ne rechigne pas à fleurir son langage de jurons empruntés à la gente masculine. La comédienne déborde d'admiration pour son modèle : "Là je suis devant une vraie héroïne" a-t-elle confié à France Télévision...
Une héroïne, dans la fiction cinématographique, peut-être juste un peu trop parfaite dans sa vie privée comme professionnelle....

Sidse Babett Knudsen est Irène Frachon : pneumologue, justicière, mère de famille, épouse...
Sidse Babett Knudsen est Irène Frachon : pneumologue, justicière, mère de famille, épouse...
(c) Jean-Claude Lother, Haut et Court


Sur sa route, elle croise bien sûr des confrères, mais surtout d'autres femmes : une chercheuse du même hôpital, celui de Brest ; une cardiologue membre du conseil de l'Agence nationale de la sécurité du médicament chargé d'évaluer les problèmes ; une journaliste, aussi têtue que la pneumologue du centre hospitalier de Brest ; et surtout une malade qui accepte de l'accompagne, malgré sa faiblesse et ce poison médical qui aura raison d'elle. Ces femmes-là se ressemblent dans leur spontanéité, leur humour et la vitalité qu'elles dégagent. Et, oh miracle, aucune d'entre elles n'est hystérique, ce qui change considérablement des clichés habituels. "J’étais cheffe de bande, raconte Irène Frachon. Derrière moi, il y avait des gens qui ont pris des risques incroyables."

Alors nous pensons immanquablement à Erin Brockovich (anagramme d'Irène tiens tiens), cette juriste américaine partie en guerre contre des industries qui avaient pollué l'eau potable d'une petite ville de Californie. Et dont l'histoire avait été adaptée, elle  aussi au cinéma Steven Soderbergh avec Julia Roberts dans le rôle titre. L'Américaine continue son con combat pour la sécurité environnementale... #yaduboulot

Le film est raconté du point de vue d'Irène Frachon
Emmanuelle Bercot, cinéaste

La fille de Brest vidéo
France Télévision, 1'54


Face à ces femmes de caractère, Emmanuelle Bercot a placé des compagnons de routen hommes bienveillants, doux, discrets, hésitants, parfois effrayés de leur propre audace, autant de traits de caractère habituellement accolés aux femmes : un mari aux petits soins, prenant en charge le travail domestique pour laisser sa femme aller au bout de sa bataille ; un chef de service taraudé par ses contradictions, faisant deux pas en avant et un en arrière, mais finalement toujours là ; un fonctionnaire de l'ombre qui donnera le coup de pouce final avec ses statistiques froides à la véracité des hypothèses d'Irène Frachon.

Il faut que les téléspectateurs se rendent compte dans leur chair de ce que cela implique
Emmanuelle Bercot, cinéaste

Emmanuelle Bercot a choisi aussi de ne rien cacher de l'horreur des effets de ce poison légal. Les opérations chirurgicales sur des victimes atteintes de valvulopathie sont hyper-réalistes. Nous sommes dans les yeux des acteurs : chirurgiens, infirmières, assistants... Interrogée sur France Inter, la cinéaste explique ce parti pris : "Ma volonté est de rendre justice aux victimes et que cela ne soit pas abstrait pour les téléspectateurs. De visualiser ce médicament qui détruit des valves. Il faut que les téléspectateurs se rendent compte dans leur chair de ce que cela implique."

Le médiator aurait tué entre 1500 et 2000 personnes, un médicament dont base s'apparente aux anphétamines et qui fut utilisé utilisé près de 20 ans durant dans le traitement du diabète dit "gras", associé à une surcharge pondérale excessive. Un coupe faim, en fait.

L'affaire du Mediator à retrouver sur TV5MONDEINFO.com

> Mediator : le procès des lobbies pharmaceutiques

Aujourd'hui toujours sur la brèche, depuis Brest où elle a repris ce métier de pneumologue qu'elle aime tant, et où elle cultive l'empathie avec ses patiens, Irène Frachon s'est mise à la disposition des victimes ou de leurs proches qui demandent réparations aux laboratoires Servier d'avoir continué à mener à la mort ou à de graves handicaps des malades "soignés" par leurs enzymes tueurs en dépit des mises en garde des lanceurs d'alertes.

Ce que j’ai éprouvé ce n’est pas l’empathie habituelle du médecin pour ses patients mais l’effroi face au crime
Irène Frachon, pneumologue  

Toujours sur France Inter, de sa voix posée, Irène Frachon lâche cette accusation toujours d'actualité :  "L’affaire du Médiator ce ne sont pas des malades ce sont des gens empoisonnés. Ce que j’ai éprouvé ce n’est pas l’empathie habituelle du médecin pour ses patients mais l’effroi face au crime. Les Laboratoires Servier se comportent encore aujourd’hui comme des gangsters face avec les victimes du Mediator, en les manipulant, en les humiliant. Ces personnes ont absolument besoin de ces indemnités pour survivre."