La fille - et le garçon - sur la balançoire

Krishna enfant dans le jardin des balançoires, miniature indienne, Wikicommons
Krishna enfant dans le jardin des balançoires, miniature indienne, Wikicommons

Combattre les préjugés dès le berceau. En un écho plein d'humour aux furieux débats européens, singulièrement en France, la célèbre blogueuse Hind Aleryani y pense en se promenant au milieu des enfants dans un jardin de la capitale libanaise où elle réside désormais la plupart du temps. Surtout lorsqu'elle voit une fille et un garçon ne (presque) pas se disputer pour l'usage d'une balançoire.

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Je me trouvais dans un parc à Beyrouth, des enfants jouaient autour de moi. Je reste une étrangère dans ce pays et je me plais à analyser chaque chose que je vois et qui esquisse des comparaisons entre le Liban et le Yémen, mon pays natal. Un garçon et une fille, de huit ans environ tous les deux, attirent alors mon attention. La fille était assise sur une balançoire et le garçon attendait son tour. Il semble que la demoiselle se balançait plus longtemps que ce qui était habituel, alors le jeune homme s'est impatienté et a lancé : "Ca fait longtemps que tu te balances. C'est mon tour maintenant."

La petite fut un peu fâchée mais descendit de la balançoire. Elle restait là, contemplant le garçon qui se balançait avec un triste air dans les yeux. Soudain, le garçon s'arrêta. Cela faisait seulement une minute qu'il se balançait mais il cessa et dit à la fille : "Allez, tu peux de nouveau t'y mettre. Ne fais pas la tête !". La petite était toute contente de recommencer à se balancer et demanda à son camarade de lui chanter une chanson. Je m'attendais à ce qu'il refuse, agacé par ses multiples requêtes. Mais il n'en fut rien et il commença à chanter tandis qu'elle se balançait de plus belle et avec joie.

Quel étrange spectacle c'était. J'étais surprise parce que je n'avais jamais vu des garçons dans mon enfance capables de tant de sympathie et compassion. Au contraire, un petit gars se devait de montrer son mécontentement à l'égard des filles afin de prouver qu'il était un "homme" et qu'il préférait jouer avec des garçons. Ceux qui aimaient s'amuser avec des filles étaient moqués par leurs camarades et qualifiés de "filles". Même les parents diront à leurs fils : "Sois un homme, joue avec les garçons et tiens toi à l'écart des filles."

Un tel garçon "détestant-les-filles" ne peut que devenir un homme "voulant-des-femmes", mais ce désir est purement sexuel. Une femme pour lui est un "alien", défini par sa seule capacité de réceptacle au déferlement de ses propres désirs. Tout ce qu'il a à faire c'est de donner de l'argent aux parents de la convoitée - ce que l'on appelle la dot - afin qu'elle lui procure toute une série de services, incluant la nourriture, le nettoyage, l'élevage des enfants, et le don de plaisir. Quant à lui, ses devoirs n'incluent en aucune manière les corvées domestiques ou l'éducation des gamins. Sa propre mère l'avait enjoint à ne l'aider en aucune façon tandis que ses soeurs étaient conviées à réaliser tous ses désirs, même lorsqu'il s'agissait d'un simple verre d'eau.

Cet homme là ne peut pas savoir comment traiter une femme.
Les femmes changent, mais lui non. Les femmes accèdent à de hautes responsabilités, et il doit faire face à ces évolutions. Les temps changent, et il continue à envisager les femmes d'abord comme des réceptacles. Il comprend le sourire d'une femme comme une invitation à coucher avec elle, et s'enhardit donc à la harceler. Et il ne comprend donc absolument pas pourquoi elle se met en colère contre lui : ne lui a-t-elle pas souri ? Alors, il faut la condamner. Ne porte-t-elle pas ces vêtements si ravissants juste pour attirer son attention ? Donc, elle ne peut que vouloir qu'il la harcèle.

Tout ce qu'il sait des femmes c'est qu'elles ont été créés pour servir les hommes. Pourquoi demandent-elles à avoir des droits ? Elles ne pensent qu'à corrompre d'autres femmes afin qu'elles deviennent comme elles. Non, je n'autoriserai jamais personne l'inciter à prendre du repos et à me demander de l'aider à s'occuper des enfants, à la convaincre de se faire ses propres opinions ou m'inviter à prendre part à la gestion de la maisonnée. Je ne permettrai jamais à personne d'amoindrir ma virilité. Je combattrai toute femme qui pourrait penser ainsi.

Alors il retournera vers sa femme et lui dira
: "Regarde ces femmes qui exigent des droits. Leur réputation est anéantie et personne ne peut imaginer les épouser. beaucoup ne sont que des divorcées, abandonnées par leur mari. Le destin de celles qui, comme toi, obéissent à leur mari, sera le paradis. Je suis heureux que tu te tiennes loin de tout cela et qu'Allah soit content de toi."

La femme sourira tristement
et attendra qu'Allah la récompense d'une autre vie après la mort, exactement comme son mari vient de le lui dire. 

Les Hasards heureux de l'escarpolette, scène galante, par Jean Honoré Fragonard entre 1767 et 1769 - Wikicommons
Les Hasards heureux de l'escarpolette, scène galante, par Jean Honoré Fragonard entre 1767 et 1769 - Wikicommons

A propos de Hind Aleryani

Outre son blog, Hind Aleryani travaille pour la BBC. (Liban, en arabe et en anglais), comme reporter et rédactrice en chef de la section des informations sur le Golfe. Elle combat activement le khat, une drogue dure consommée lors de toutes les cérémonies yéménites.