La libanaise Sabine Choucair fait la clown pour les réfugiés syriens

<p>Sabine Choucair lors d'une répétition d'une pièce pour inciter les réfugiés syriens à scolariser leurs enfants pour son projet La Caravane</p>

Sabine Choucair lors d'une répétition d'une pièce pour inciter les réfugiés syriens à scolariser leurs enfants pour son projet La Caravane

(c) Mélinda Trochu

Beaucoup d'enfants rêvent de devenir clown. Sabine Choucair rêvait d'être actrice. Elle est devenue une clown engagée. L'un de ses derniers projets de théâtre de rue, "la caravane" vise à désamorcer les préjugés que subissent les réfugiés syriens au Liban. Rencontre avec une clown globe-trotteuse qui a su transformer ses larmes d'enfants en rires pour les grands.

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Dans le quartier de Sin El Fil, à Beyrouth, six acteurs se débattent autour d'une grande toile en plastique sous les yeux de trois femmes. L'une d'entre elles, Sabine Choucair, aime à les diriger dans les trois langues, arabe, anglais, français. La pièce raconte des rêves d'enfants et vise à encourager les réfugiés syriens à scolariser leurs jeunes.

A 34 ans, Sabine Choucair enchaîne les projets. Mais c'est sa "Caravane", une performance contre les préjugés vis-à-vis des réfugiés syriens, qui emporte tous les suffrages. Début juin 2017, elle recevait une bourse de la Fondation culturelle européenne (un établissement fondé en 1954 par le philosophe Denis de Rougemont), de quoi continuer à faire avancer sa petite entreprise, y compris en Europe à la rencontre d'autres réfugiés.

Clown, une vocation et une thérapie. Sabine Choucair est la deuxième en partant de la gauche
Clown, une vocation et une thérapie. Sabine Choucair est la deuxième en partant de la gauche
DR Sabina Choucair

Clown, une vocation et une thérapie

La clown libanaise déroule une histoire peu ordinaire. Découverte à l'âge de sept ans grâce à un concours de déclamation de poésie, la petite libanaise s'épanouit sous les lumières de Télé Liban avec délectation. "C'était un vrai rêve" s'émerveille-t-elle encore. D'expériences en expériences, la jeune femme finit par faire des études de théâtre à Beyrouth.

"J'aimais bien le théâtre corporel alors je suis allée à Londres pour faire une école de mime." Déception. Cet art l’ennuie. "Moi je voulais raconter des histoires. C'est un art très beau, oui, mais aussi un langage limitant pour moi." Place alors à l'école Lecoq, toujours à Londres, et à la révélation : elle sera clown. "Le clown c'est quelqu'un de vulnérable, il incarne ton histoire personnelle. Cette découverte a été l'apogée de mes années de recherche. Ça m'a complètement changée, vraiment touchée." Son personnage révèle ses souvenirs de la guerre civile, elle qui a changé 13 fois de maison et qui avait des amis imaginaires. "J'ai été très chanceuse tout de même, je n'étais pas en danger tout le temps."

Le clown que s'invente Sabine, est militaire, parano et devient une thérapie. "Je me suis dit si ça m'a fait du bien alors je veux faire ça avec les gens." A l'été 2006, elle doit rentrer au Liban mais reste bloquée à Londres à cause du début de la guerre avec Israël. D'une guerre à l'autre. Inlassablement. Depuis cette date, elle fait le clown, dans la vie professionnelle comme personnelle. Mais les débuts ont été difficiles. "J'ai contacté 70 ONG et écoles à mon retour de Londres et personne ne m'a rappelée sauf Save The Children. Ils m'ont donné une chance. A cette époque, j'étais la seule clown et je galérais toute seule."

<em>"Je me suis dit si ça m'a fait du bien alors je veux faire ça avec les gens." </em>Sabine Choucair sait qu'elle a réussi, quand les enfants réfugiés rient aux éclats
"Je me suis dit si ça m'a fait du bien alors je veux faire ça avec les gens." Sabine Choucair sait qu'elle a réussi, quand les enfants réfugiés rient aux éclats
DR Sabine Choucair

Je crois beaucoup aux femmes. Pour moi, ce sont elles qui changent la vie
Sabine Choucair, clown

Petit à petit, elle fait son chemin. Sur les routes du monde, en Inde, au Brésil, au Mexique, aux États-Unis, au Maroc, au Canada, etc. Et auprès des délaissés. Les oubliés des camps palestiniens, les Irakiens, les indigènes du Brésil, les intouchables d'Inde, les femmes libanaises et syriennes. "Je crois beaucoup aux femmes. Pour moi, ce sont elles qui changent la vie. J'ai beaucoup travaillé avec les syriennes. Elles sont très immobiles au début à cause de leur culture. Mais dès qu'elles se sentent bien, elles bougent librement. Elle parlent de tout même du très intime, elles s'en foutent carrément."

Au camp de Zaatari, en Jordanie, Sabine a passé neuf mois avec douze groupes de femmes pour les aider à identifier des solutions à leurs problèmes. Un groupe a trouvé une tente pour en faire une salle de gym. Un autre a organisé des séances hebdomadaires pour que les maris jouent au backgammon ou au ping-pong afin de relâcher la pression dans leur vie de réfugié. "Les femmes trouvent des solutions et les exécutent. C'est ce qui est beau. Elles agissent."

<p>Répétition d'une pièce dans laquelle Sabine Choucair veut inciter les réfugiés syriens à scolariser leurs enfants</p>

Répétition d'une pièce dans laquelle Sabine Choucair veut inciter les réfugiés syriens à scolariser leurs enfants

(c) Melinda Trochu

Avec son dernier projet, "la caravane", Sabine a voulu permettre aux Syriens de raconter leurs histoires. "Le Liban et la Syrie ont une histoire en commun, on s'aime, on se déteste. La moitié des Libanais aiment les Syriens et l'autre moitié non. Aujourd'hui, même la moitié qui aime les Syriens n'en peut plus. On a 1,7 million de réfugiés syriens c'est énorme..." La clown sent les discriminations monter et décide alors d'embarquer six acteurs sur les routes pour plus de quarante représentations au Liban. Les acteurs : des réfugiés syriens mais aussi des professionnels qui eux peuvent se produire à l'étranger (ils se sont rendus notamment en Tunisie). Sabine Choucair espère maintenant emmener sa caravane en Europe.

Dans le spectacle, une femme explique également comment sa vie sexuelle a changé depuis son exil
Sabine Choucair

"Pendant les représentations, j'ai senti que personne ne veut que la guerre revienne au Liban. La mémoire de la guerre civile est encore là. Beaucoup de spectateurs pleurent pendant le spectacle car il se souviennent de ce que veut dire vivre la guerre." Les histoires vraies collectées, bien que personnelles ont une résonance universelle. "Il y a une histoire qui parle d'un bébé syrien décédé qui n'a pas pu être enterré légalement faute de place ici au Liban... Ses parents ont du l'enterrer au milieu de la nuit, en cachette. Dans le spectacle, une femme explique également comment sa vie sexuelle a changé depuis son exil. Elle passe son temps à trouver des astuces pour pouvoir faire l'amour avec son mari. Cela touche les gens. Car les réfugiés sont des êtres humains comme les autres qui ont des envies sexuelles."

<p>Avec son dernier projet, "la caravane", Sabine a voulu permettre aux Syriens de raconter leurs histoires</p>

Avec son dernier projet, "la caravane", Sabine a voulu permettre aux Syriens de raconter leurs histoires

(c) Melinda Trochu

Le rejet des réfugiés syriens bousculé par La Caravane

Mais au passage de la caravane, les réactions sont parfois négatives. "Honnêtement je m'attendais à en avoir plus. J'ai été agréablement surprise. On a fait des spectacles dans des villages qui détestent les Syriens et pourtant ils sont touchés. Cela ouvre un espace de communication plus doux. Une fois tout de même, dans un souk de la Bekaa, un homme m'a demandé rudement qui leur avait donné la permission d'être là..."

Chaque matin, la clown se balade sur la corniche de Beyrouth, cinq à six hula hoop à la main. Un hobby improbable pour une femme qui ne dort que cinq heures par nuit. "C'est le seul moment de la journée où je suis pas sur mon téléphone, ou en répét. Je regarde les gens, la mer et les idées me viennent. C'est très important pour moi." Constamment en voyage, en mouvement, Sabine Choucair assume son rythme effréné et savoure chaque instant de son rêve. "Partout, je reste la même clown, mais les gens me reçoivent de manière différente. Aux États-Unis, ils ont peur des clowns. Au Mexique, ils sont ouverts, il connaissent cet art. Au Liban, c'est un peu plus difficile car on a beaucoup de tabous."

La jeune femme conclut : "Pour trouver son clown, il faut accepter d'être vulnérable. Quand tu es clown, tu stresses sur des choses moches et tu dois les exposer. Ça prend du temps pour accepter ses failles." La liberté par le clown, un chemin exigeant mais qui en vaut ses peines.

Pour avoir une idée du travail de Sabine Choucair in situ, avec les réfugiés syriens, vous pouvez regarder la vidéo ci-dessous (en arabe)...