Mort de Thérèse Clerc, fondatrice de la Maison des Babayagas

Thérèse Clerc, figure emblématique et charismatique de ce lieu si singulier (©) Eric Mangeat
Thérèse Clerc, figure emblématique et charismatique de ce lieu si singulier (©) Eric Mangeat

Militante féministe de la première heure, Thérèse Clerc est décédée mardi à l’âge de 88 ans. Elle était la fondatrice de la Maison des Babayagas, résidence autogérée pour l'accueil de femmes âgées à Montreuil près de Paris.
C'est dans ce lieu d'entraide et de solidarité que Terriennes l'avait rencontrée.

dans
Autogérée – solidaire – laïque – féministe - citoyenne – écologique.

Bienvenue à la Maison des Babayagas de Montreuil, structure d’habitat participatif unique en France. Composée de logements sociaux, exclusivement destinés à des femmes de plus de 60 ans, aux revenus modestes, cette maison est le fruit non seulement d’un combat acharné mais aussi d’une réflexion profonde, durant 15 ans, sur la place accordée à la vieillesse par notre société consumériste occidentale.

Comme chaque deuxième vendredi du mois, la maison des Babayagas déverrouille ses portes pour permettre la rituelle journée d’ouverture au monde, « le repas partagé ». Il est midi. Un par un, les convives arrivent avec dans leur sac  un « petit quelque-chose »  qu’ils déposent près de la grande table, déjà dressée. Ils sont accueillis par Thérèse Clerc, grand sourire, à l’orée de ses 87 printemps, franche et charmeuse, embrassant et tutoyant chaque visiteur. Connaissances, habitants du quartier ou simples curieux, ils s’installent autour de la table et les conversations s’engagent après un rapide tour de table de présentation. Aujourd’hui, une dizaine de personnes sont reçues dans la pièce commune de la maison, ouverte sur un petit jardin paysagé, à l’abri des regards de la rue. Inaugurée en février 2013, la Maison des Babayagas se dresse en plein centre-ville de Montreuil, tout près des commerces et du métro. Son architecture en forme de modules rectangulaires superposés et bicolores s’inscrit avec discrétion et élégance dans l’environnement urbain. Quatre étages où palpitent des cœurs, certes usés, mais où vivent des esprits, animés de projets « pour nous les vieux », comme aime à le répéter Thérèse Clerc, figure emblématique et charismatique de ce lieu si singulier. 

Le repas partagé du 2ème vendredi du mois... (©) Eric Mangeat
Le repas partagé du 2ème vendredi du mois... (©) Eric Mangeat
Un long combat

« On leur a démontré que faire une maison de vie autogérée, c’est admettre la vieillesse non pas comme une pathologie mais comme un bel âge de l’existence ! » rappelle Thérèse  aux convives réunis autour de la table. Picorant dans les plats soigneusement préparés, ils boivent surtout ses paroles, écoutent ses explications, ses interrogations, ses réflexions.  Cette « utopie réaliste » a germé dans l’esprit de cette femme de tête, dès 1999, en réaction à une douloureuse expérience familiale, l’accompagnement de fin de vie de sa propre mère. Elle décide alors ne pas imposer ce genre d’épreuve à ses enfants.

Epaulée par deux amies, elle crée l’Association des Babayagas, inspirée de modèles allemands ou du Nord de l’Europe, et s’entoure d’une quinzaine de femmes motivées. Une démarche dans la lignée d’utopies féministes soucieuses de donner à la femme une place entière, sécurisée et sécurisante au sein de la ville, à l’instar d’Herland (Sa terre à elle), imaginée par la sociologue américaine Charlotte Perkins Gilman (1860-1935). Société utopique uniquement composée de femmes, ces dernières y font tout comme les hommes, parvenant, grâce à la sollicitude (le « care ») dont elles s’entourent les unes les autres, à se reproduire. On retrouve dans les Babayagas la force de ce dévouement mutuel qui permet cette fois-ci non pas de donner la vie mais de la quitter avec douceur et sérénité.

Le projet repose sur une charte de vie où sont inscrites les valeurs qui régissent cet habitat participatif. Pas de hiérarchie mais une cogestion des espaces. Pas d’individualisme mais de l’entraide. Les plus valides sont tenues d’épauler les plus faibles. De plus, un temps partagé doit être consacré à la collectivité pour limiter les besoins de personnels ou de services extérieurs. Les espaces communs sont ouverts sur le quartier et permettent d’être en interaction avec la vie de la cité. « La Maison des Babayagas de Montreuil est un projet politique », tempête Thérèse Clerc,  exclusivement destinée aux femmes. « Je milite depuis 1969 pour la cause des femmes. Aujourd’hui, leur retraite est près de la moitié plus faible que celle des hommes. Avec 1000 € par mois, si vous n’êtes pas déjà propriétaire de votre logement, le quotidien devient vite pénible et ce sont les femmes les plus touchées par la solitude » confie-t-elle.

L'immeuble des Babayagas à Montreuil, fonctionnel et confortable (©) Eric Mangeat
L'immeuble des Babayagas à Montreuil, fonctionnel et confortable (©) Eric Mangeat
La canicule de 2003

Motivées mais sans un sou, les Babayagas sont en quête de soutiens publics. « On nous a traité  avec gentillesse mais avec beaucoup de condescendance, jusqu’à ce que la canicule de 2003 et ses 19 490 morts secouent nos belles institutions » raconte Thérèse Clerc.  Jean-Pierre Brard, maire communiste de Montreuil, qui avait déjà soutenu Thérèse en 1995 pour l’ouverture de la Maison des Femmes, enclenche une nouvelle dynamique en leur proposant un terrain en plein centre-ville. Mais cela ne suffit pas, d’autant que les financeurs potentiels émettent de grandes réserves, mal à l’aise avec la dimension idéologique du projet. « Nous ne rentrions dans aucune case », soupire Thérèse. Finalement, au fil de réunions marathons entre élus, financiers et Babayagas, un « modus operandi » est trouvé et le projet démarre en 2011 pour une enveloppe globale de 4 millions d’euros. Désormais, l’ensemble du bâtiment compte 21 appartements autonomes, de 25 à 44 m², aménagés aux normes de la mobilité réduite, et 4 logements classiques loués à des jeunes de moins de 30 ans, un compromis exigé par le département.

« Tout n’est pas aussi simple »

Florencia, 72 ans, cheveux de jais et allure énergique vit dans un modeste studio de 35 m2 à quelques pas de sa mère, 89 ans, résidant au même étage. Les couloirs comme les appartements bénéficient d’aménagements colorés pour faciliter les repères visuels, les revêtements sont antidérapants - les architectes ont tenu compte des exigences des Babayagas. Chaque résident possède un balcon avec loggia plein sud, renforçant ainsi la clarté des murs et la luminosité ambiante. Installée confortablement dans son fauteuil, Florencia s’exprime avec précision dans un français teinté d’un accent chilien où les « r » roulent et grondent dans chacune de ses phrases. Exilée politique en France voilà 40 ans, après avoir fui le régime dictatorial du Général Pinochet, elle habite la maison des Babayagas depuis son ouverture. « C’est en voyant Thérèse Clerc à la télévision lançant un appel à locataires que j’ai immédiatement réagi, séduite par l’esprit des lieux.»

Mais pourquoi un tel appel à locataires alors que le groupe de la première heure rassemblait plus de 15 femmes ? « Les Babayagas d’origines se sont peu à peu braquées contre Thérèse considérant que celle-ci en faisait trop à sa tête. Le groupe a éclaté et Thérèse a dû passer par les voies médiatiques, début 2012 », précise Florencia. Seulement, retrouver des femmes respectant la charte suivante : « Autogérée – solidaire – laïque – féministe - citoyenne – écologique » s’est révélé fort  délicat.
« En lançant cet appel, il y a aussi eu des opportunistes. Des femmes bien contentes d’avoir un logement au loyer modeste, mais qui ne respectait pas la charte qu’elles avaient pourtant signée ! » s’exclame Florencia. Des tensions ont fini par surgir. « Désormais, nous ne sommes qu’une poignée à porter l’organisation des activités et le développement de nouveaux projets. C’est exaltant mais aussi exténuant » avoue-t-elle.

Le studio de Forienza à la Maison des Babayagas de Montreuil (©) Eric Mangeat
Le studio de Forienza à la Maison des Babayagas de Montreuil (©) Eric Mangeat
Un modèle d’avenir

Définitivement citoyen, refusant de s’enfermer dans un ghetto générationnel, l’esprit des Babayagas s’ouvre sur la ville. Ces retraitées s’investissent dans la société, dans un échange réciproque de savoirs et de traditions, tels l’initiation au S.E.L (système d’échange local ou troc), le soutien scolaire, l’aide aux jeunes femmes en difficulté. La maison des Babayagas est porteuse d’une vision du monde, existentielle et philosophique qui pose la question du vieillissement. « Il n’y a pas assez de pensées sur le sujet. Il faut bousculer le politique pour engager un changement de paradigme nécessaire aux transformations. 1/3 des habitants de ce pays seront à la retraite en 2050 et 5 millions auront plus de 85 ans. Il est plus que temps de prendre le problème à bras le corps, » s’agace Thérèse Clerc.

Les récits de vie des Babayagas posent aussi les questions du rapport à l’autonomie, aux enfants (ne pas leur faire porter le poids de la prise en charge de leurs vieux parents, ne pas dépendre d’eux), à autrui, à la société et interrogent le rapport à la vieillesse (comment l’apprivoiser) et à la mort (comment l’anticiper).

« A présent je mets toute la gomme sur le projet d’université populaire, UNISAVIE (Université du savoir des Vieux) », rajoute Thérèse. « Nous ne voulons pas mourir idiotes et nous avons décidé de proposer des débats et des solutions face à l’inexorable vieillissement de la  population. »
Elle  travaille aussi à l’essor d’un « réseau de maisons des Babayagas ». Des projets similaires, portés par des femmes, sont en cours à Bagneux ou Massy-Palaiseau. La Maison des Babayagas de Montreuil devient même objet d’étude : « Nous sommes sollicitées par des universitaires qui veulent développer un programme de recherche / action parce que le vieillissement devient un chantier politique ! », jubile Thérèse. « Mais je vais être confrontée à un choix. Ou le concept devient marchand, ou le concept reste militant. »

Afin de se préserver des velléités du monde marchand, elle a déposé un dossier auprès de l’INPI (Institut national de la propriété industrielle) : « J’ai découvert qu’un site chinois avait repris le nom de babayagas pour créer un site d’e-commerce. Il vend du matériel pour personnes âgées en Chine » se désole-t-elle. Il faut dire que la Maison des Babayagas attire des journalistes de la terre entière, de l’Asie au Moyen-Orient car la problématique du vieillissement est dorénavant mondialisée.

Pour aller plus loin : Habitats alternatifs : des projets négociés, Véronique Biau et Marie-Hélène Bacqué/CRH-Lavue (UMR 7218 CNRS) /ENSA Paris-Val de Seine
 

Angela, retraitée active, est locataire à la Maison des Babayagas (©) Eric Mangeat
Angela, retraitée active, est locataire à la Maison des Babayagas (©) Eric Mangeat

Vieillir en France, en quelques chiffres

La France compte plus de 13 millions de retraités, et ce sont parmi eux que l'on trouve (comme chez les jeunes actifs de moins de 25 ans) la plus grande part de la population à vivre en communauté. Ainsi 680 000 d'entre eux vivent en maison de retraite, soit 3% de ceux qui ont entre 75 et 79 ans, parmi lesquels une grande majorité de femmes (55%), en raison de la longévité supérieure du sexe féminin. Une proportion qui augmente de façon exponentielle passés les 90 ans.
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