La "Manifestation silencieuse", activisme féminin et pacifique en Russie

Avec les mots sur son sac bien visible de Sacha, étudiante, assise sur la banquette dans le wagon, invite les autres passagères à réfléchir tandis qu'elle regarde l’écran de son téléphone.
Avec les mots sur son sac bien visible de Sacha, étudiante, assise sur la banquette dans le wagon, invite les autres passagères à réfléchir tandis qu'elle regarde l’écran de son téléphone.
(c) Alexandra Domenech

Après les actions marquantes des chanteuses punks Pussy Riot ou de l’artiste subversif Piotr Pavlenski, le mouvement contestataire russe se réinvente. La "Manifestation Silencieuse" réunit plus d'une centaine de participantes, étudiantes pour la plupart. Elles se déplacent, seules, dans les transports publics des grandes villes russes, avec des messages qui contestent l’ordre politique et social. Rencontre dans l'action

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On se retrouve avec Sacha dans le métro de Moscou : une étudiante moscovite “comme une autre”, sauf que sur son sac à dos bleu est collé un texte : “Nous avons l’habitude de présenter une image parfaite de nous-mêmes sur les réseaux sociaux. Le silence sur les problèmes empêche de mettre en évidence leur nature systémique et de nous réunir pour les combattre ensemble. Copine, sache que tu n’es pas seule. Le privé est politique. Un appel accompagné d'un mot dièse ou hashtag : #ManifestationSilencieuse (#тихийпикет)”.

Assise sur la banquette dans le wagon, Sacha a posé le sac à dos sur ses genoux et regarde l’écran de son téléphone. En face d'elle, deux passagères s’attardent sur le texte pendant quelques instants, puis reprennent le fil de leur discussion ; une jeune femme à côté, l’air pensif, ne quitte pas des yeux le sac à dos pendant tout le trajet, puis prend une photo avec son mobile.
 

Soulever les sujets difficiles

Sacha est l’une des pionnières de la Manifestation Discrète. Le mouvement, qui compte également, aujourd’hui, quelques manifestant-es en Ukraine, est autogéré sur les réseaux sociaux, en particulier via une page Facebook ou celle de BKontakte, l'équivalent russe. Il vise à sensibiliser le public aux questions de société et à lever les tabous. La première pancarte, créée par Daria Serenko en mars 2016, parlait de l’affaire du militant pacifique Ildar Dadine, condamné à trois ans d’emprisonnement au titre d’un nouvel article de loi répressif, notamment pour ses actions de protestation solitaires. Cette poète et artiste insiste beaucoup sur le fait que le mouvement n'a  ni "auteur" ou ni "chef". "C'est un mythe de savoir ce qu'on fait, en général l'amour se jouit, en dormant, en dormant" écrivait-elle sur l'un de ses petits panneaux métropolitains...

Comme beaucoup d’autres participantes, je suis féministe. Mais le féminisme est plus englobant que l’on ne croit

Sacha, manifestante silencieuse

Le message sur le sac à dos de Sacha incite les femmes à profiter des réseaux sociaux pour se solidariser entre elles
Le message sur le sac à dos de Sacha incite les femmes à profiter des réseaux sociaux pour se solidariser entre elles
(c) Alexandra Domenech

Le spectre des questions abordées s’élargit tous les jours, mais les thèmes principaux demeurent : le régime de Poutine, les différentes formes des discriminations, la condition des femmes (et notamment les violences domestiques). Sacha raconte : “Comme beaucoup d’autres participantes, je suis féministe. Mais le féminisme est plus englobant que l’on ne croit, le féminisme est contre Poutine, contre les oligarques, car Poutine c’est le patriarcat, “la politique du bras fort”, l’abolition possible des avortements …

Ce qui a attiré Sacha dans cette action au départ est le fait qu’elle soit (presque) sans risque : “Qu’est-ce qu’ils vont faire : nous interdire de coller un texte sur un sac ou de tenir une pancarte du bout des doigts, les bras baissés, qui est une autre tactique qu’on utilise ?…”. Elle ajoute : “Bien sûr, ils peuvent nous incarcérer pour n’importe quoi. Mais ils n’ont pas encore eu affaire à un cas comme le nôtre, ils ne savent pas quoi faire de nous”.

Quelques jours plus tard, une autre manifestante, Kris, prend le métro avec une pancarte qui affiche cette question : “Pourquoi éprouvons-nous si souvent de la haine envers des personnes d’une AUTRE nationalité, origine, confession, orientation sexuelle ? » Et au revers : "La xénophobie est l’intolérance envers tout ce qui est étranger, inconnu, différent”. La pancarte fait référence à la montée du nationalisme en Russie et à la discrimination des minorités.

Le plus dur, pour Kris, comme pour Sacha, c’était de “surmonter sa propre autocensure” pour sortir en public avec une critique des idées et des valeurs établies.
Debout dans le wagon, les bras baissés le long du corps, Kris tient sa pancarte du bout des doigts, délicatement. “Quand les bras se baissent”, telle est la devise de la Manifestation Silencieuse, qui traduit la lassitude des manifestantes face aux restrictions des libertés…

Une action pour une (r)évolution des esprits

Les passagers penchent la tête sur le côté pour lire la pancarte de Kris, puis, le plus souvent, baissent les yeux. Plus tard, sur le quai, une jeune femme demande de quoi il s’agit et s’engage dans une conversation à propos des homosexuels, un sujet très sensible aujourd’hui en Russie…

Le but recherché enfin : une voyageuse est venue discuter avec Kris après avoir lu son panneau : “<em>Pourquoi éprouvons-nous si souvent de la haine envers des personnes d’une AUTRE nationalité, origine, confession, orientation sexuelle ?</em>"
Le but recherché enfin : une voyageuse est venue discuter avec Kris après avoir lu son panneau : “Pourquoi éprouvons-nous si souvent de la haine envers des personnes d’une AUTRE nationalité, origine, confession, orientation sexuelle ?"
(c) Alexandra Domenech


Sacha et Kris insistent sur le caractère “horizontal” de cette action : le but n’est pas d’imposer un message, mais d’amener le public à s’y intéresser, à se poser des questions. Et ça marche : le message, porté presque comme un “accessoire anodin”, attire les regards. Peut-être que ce mode d’action serait plus efficace en Russie, où la culture protestataire est faible et où les manifestants reçoivent en général peu de soutien de la part du public ?

Je ne suis pas une révolutionnaire, mais j’ai un point de vue et je veux exercer ma citoyenneté
Kris, manifestante silencieuse

Kris explique pourquoi elle a rejoint le groupe : “La manifestation traditionnelle ne fait que créer de la distance : tu es à l’écart des autres, avec ta pancarte, comme un révolutionnaire, un héros. Je ne voulais pas être dans cette posture-là. Je ne suis pas une révolutionnaire, mais j’ai un point de vue et je veux exercer ma citoyenneté, j’ai envie de faire bouger les choses, même un tout petit peu”.

Pas facile de faire se lever les foules si l'on en croit Nicolas, un novice pourtant enthousiaste de la Manifestation silencieuse, et qui le 2 novembre 2016, commentait : "Lors de la marche contre la haine, j'ai porté mon premier panneau dans le cadre de la #manifestationsilencieuse. Quand je suis dans le métro, je m'aperçois à travers les portes vitrées qu'en lisant le texte, les gens se détournent avec un air sinistre."
 


La Manifestation Silencieuse pourra-t-elle générer un mouvement de fond, vers l’émergence d’une société civile russe ? Ou sera-t-elle enterrée par la fatigue et l'indifférence ? A suivre...