Terriennes

La nuit des Béguines, une histoire de femmes puissantes et émancipées au Moyen Âge, racontée dans un livre

Aline Kiner au pied du mur du grand béguinage de Paris, un lieu qui l'a tant inspirée pour le livre publié par les éditions Liana Levi, 336 pages, 22 €
Aline Kiner au pied du mur du grand béguinage de Paris, un lieu qui l'a tant inspirée pour le livre publié par les éditions Liana Levi, 336 pages, 22 €
(c) Sylvie Braibant

Croyantes, parfois mystiques, mais éduquées et autonomes, solidaires et entreprenantes, les Béguines vécurent au Moyen Âge, en Europe. En un livre, Aline Kiner rend à ces femmes la place qu'elles méritent d'avoir dans l'Histoire. Rencontre avec l'auteure au pied des restes du mur d'enceinte du grand béguinage de Paris. 

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C'est si banal de le dire : les traces des femmes, puissantes ou pas, célèbres ou non, ont été consciencieusement effacées du récit historique. Une habitude malheureusement universelle et intemporelle, à laquelle les Béguines du Moyen Âge n'échappent pas. Pour évoquer ce moment passionnant de l'histoire des femmes, par les femmes, l'écrivaine et journaliste Aline Kiner a donc choisi la fiction, tant les sources manquent. A l'exception du livre d'une historienne américaine paru en 2014, The Beguines of Medieval Paris (Pen Press), et de quelques articles de-ci de-là, de sources directes rares (seul le registre des impôts offre quelques indications) le roman s'imposait.

Nous voici donc entrainé.es dans un récit à rebondissements, tissé principalement par quatre femmes, de toute condition, et de générations différentes. Leur point commun : leur rencontre pour le meilleur, mais aussi pour le pire, entre les murs du Grand béguinage de Paris, dont il reste un magnifique morceau dans le Marais (centre de Paris), entre les rues des Jardins Saint Paul, Charlemagne et de l'Ave Maria.  

Les restes de la muraille d'enceinte du béguinage, au pied du lycée Charlemagne, sont désormais bordés d'aires de sport, un endroit assez magique pourtant peu fréquenté des promeneurs
Les restes de la muraille d'enceinte du béguinage, au pied du lycée Charlemagne, sont désormais bordés d'aires de sport, un endroit assez magique pourtant peu fréquenté des promeneurs

Les Béguines vécurent entre le XIIème et le XVème siècle. Elles étaient particulièrement présentes dans cet arc européen qui va de Paris à Cologne, en passant par les Flandres. En Belgique, certaines communautés traversèrent les chaos du temps ; l'encyclopédie en ligne Wikipedia signale la mort de la dernière d'entre elles le 14 avril 2013 à Courtrai.

Ruelle du béguinage de Courtrai, fait de petites maisons et de jardins potagers ou médicinaux. La dernière béguine est morte dans cette ville, en... 2013
Ruelle du béguinage de Courtrai, fait de petites maisons et de jardins potagers ou médicinaux. La dernière béguine est morte dans cette ville, en... 2013
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Nombre d'entre elles étaient veuves, et rejoindre le béguinage leur permettait aussi d'échapper à des tentatives de remariage imposé par les familles, au nom des alliances sociales et de la bienséance. Elles mettaient en avant leur foi, mais n'étaient pas recluses comme les religieuses. Dedans et dehors en quelque sorte : une vie en communauté entre des murs, dans de petites maisons individuelles, entourées de jardins médicinaux, dont elles pouvaient sortir comme elles le voulaient pour vaquer à leurs activités professionnelles, spirituelles, sanitaires, prophylactiques ou charitables.  

Une place forte, sans les voix viriles du casernement. une citadelle pour les femmes, pas une prison
Aline Kiner, La nuit des béguines

"Le clos est une oasis à l'intérieur de la cité, une enclave bien défendue. Appuyé à l'est sur l'enceinte de la ville. Abrité au nord par les hautes demeures de la rue des Poulies-Saint-Paul. Protégé de même à l'ouest par plusieurs rangées d'immeubles le long de la rue Fauconnier, où donne l'entrée. Préservé au sud du fleuve et de son trafic par la puissante tour Barbeau dont les chaînes barrent la Seine jusqu'au château de la Tournelle, sur l'autre rive, et défendent Paris. Une place forte, sans les voix viriles du casernement. une citadelle pour les femmes, pas une prison." écrit Aline Kiner

En France, on dira, peut-être pour les rabaisser un peu, qu'elles étaient issues de l'aristocratie et qu'elles devaient leur puissance, une fois encore, à un homme, le roi Louis IX, passé à la postérité sous le surnom de Saint-Louis. Sa mort sonna effectivement le glas de ce statut spécial, pas immédiatement mais le clergé catholique réussit finalement à y mettre bon ordre. 

Les béguines, des femmes de liberté, égalité, sororité

Pour Aline Kiner, ce ne serait pas leur rendre justice que d'en faire seulement une caste de privilégiées. Dans "La nuit des Béguines", si l'héroine principale - la "vieille" Ysabel, celle qui possède un savoir encyclopédique, une sagesse, dûs à son âge ou à son instruction, mais qui a les finances pour s'imposer -, est une noble de province, celles qui l'entourent sont désargentées ou échappées de violences domestiques - Ade veuve précoce ou la très jeune et rousse Maheut. Elles bénéficient de son appui et de ses largesses, au nom de la solidarité féminine, de la sororité.  

Sur leur route, elles croisent des hommes déterminés à refermer cette parenthèse de pouvoir féminin, d'autres enclins à les soutenir, jusqu'au risque de leur vie, mais aussi des femmes vacillantes, qui se laissent convaincre au nom d'une religion dévoyée par ses prêtres, telle Agnès l'assistante versatile d'Ysabel. Elles sont alors assimiler à des sorcières, un rapprochement qu'elles ne renieraient peut-être pas.

Elles connaissent l'amour et le chagrin, la gloire, la déception, la traitrise aussi, mais restent libres et droites. Elles périront sur le bûcher comme Marguerite Porete, écrivaine chrétienne mystique, née vers 1250, brûlée en place de Grève (à Paris, France) le 1er juin 1310 avec son livre honni par l'Eglise "Le Miroir des âmes simples".

Marguerite Porete et le manuscrit de son livre <em>Le Miroir des âmes</em> conservé à Chantilly (France nord de Paris), qui la mena jusqu'au bûcher en palce de Grève à Paris, le 1<sup>er</sup> juin 1310 
Marguerite Porete et le manuscrit de son livre Le Miroir des âmes conservé à Chantilly (France nord de Paris), qui la mena jusqu'au bûcher en palce de Grève à Paris, le 1er juin 1310 

Aline Kiner, rédactrice en chef au magazine Sciences et Avenir, passionnée du Moyen Âge, une époque trop souvent caricaturée vers le sombre selon elle, réussit, avec les ressorts d'une intrigue à suspens, à nous transporter dans ce Paris effervescent du 14ème siècle.
La romancière esquisse aussi des lignes invisibles entre les Béguines d'autrefois et celles d'aujourd'hui, telles les Babayagas et autres téméraires décidées à vivre ensemble, avec intensité et action, le troisième âge de leur vie. 

Nous l'avons rencontrée au pied des restes du grand béguinage de Paris, pour une promenade au XXIème siècle, lieu magnifique et pourtant peu connu de la capitale française que les enfants ou les adolescents se rapproprient au quotidien, loin des rumeurs du passé.

Ces femmes avaient acquis une liberté qu'elles ont perdue ensuite pendant très longtemps
Aline Kiner

béguines aline kiner
Propos recueillis par Sylvie Braibant et Lynda Zerouk - 7'08

"Ces femmes avaient acquis en plein Moyen Âge une indépendance presque totale. Elles n'étaient pas mariées, pas soumises à une autorité masculine ni à celle de l'église. Elles pouvaient travailler, gérer leurs biens, les transmettre à leurs compagnes de béguinage. Une liberté que les femmes ont perdu ensuite pendant très longtemps. 

Pour Saint-Louis, elles représentaient une sorte de foi active dans la société, la charité incarnée, une foi vers laquelle lui même était porté… Il a créé pour elles  le grand béguinage de Paris, dans le Marais, dont on peut encore retrouver les contours aujourd'hui. Saint Louis les avaient installées là parce que c'était un territoire hors de toute seigneurie, ce qui les préservait d'une autre soumission. 

Il ne faut pas regarder le Moyen Âge avec nos yeux d'aujourd'hui. A cette époque, tout le monde était pieux. Ces femmes avaient une façon exceptionnelle de pratiquer leur religion. En toute liberté. Et elles prêchaient ! Elles traduisaient, en français commun, la bible et d'autres textes religieux. Elles les enseignaient dans leur école. Ce qui était exceptionnel pour des laïques. Et encore plus pour des femmes. La religion était dans la bouche des hommes, pas sur la langue des femmes. 

Les femmes, de tout les temps, ont trouvé les moyens de prendre les règles et de les tourner en leur faveur, surtout quand elles avaient en elles ce puissant besoin d'autonomie et de liberté

Certaines femmes cherchent, encore aujourd'hui, dans la religion une protection vis-à-vis des hommes. Mais elles incarnaient une résistance à l'obscurantisme qu'elles ont parfois payée de leur vie. Ce qu'elles personnifient surtout, c'est un message de solidarité, d'entraide. Dans notre société qui a si longtemps porté un message d'individualisme, il y a un retour à ce besoin de solidarité. Chez les femmes, mais aussi chez les seniors, puisqu'on a ces nouveaux béguinages qui voient le jour. 

Les femmes, de tout les temps, ont trouvé les moyens de prendre les règles et de les tourner en leur faveur, surtout quand elles avaient en elles ce puissant besoin d'autonomie et de liberté, qui passe par la nécessité d'étudier, d'apprendre, d'avoir accès à l'éducation. 

J'ai choisi la forme du roman parce que cela me permettait de mieux faire partager ce qu'était leur existence, leurs peurs, leurs envies, leurs rêves, et surtout de faire revivre le Moyen Âge. Ce n'est pas du tout cette période sombre que l'on nous décrit mais au contraire un temps de grande sensualité, avec ses sons, ses odeurs, et le soin que ces femmes prenaient de leur corps."