La parité dans les médias : la France en manque d'expertes

La Commission femmes et médias au complet - photo Thomas Hajdukowicz
La Commission femmes et médias au complet - photo Thomas Hajdukowicz

Leur visibilité est trompeuse : les femmes, en particulier journalistes, semblent avoir conquis la presse français, écrite ou audiovisuelle. Et pourtant, dans les médias, miroirs supposés refléter les réalités de notre société, la parité est loin d’être atteinte, en particulier lorsqu'il s'agit des experts ou commentateurs invités. Telles sont les conclusions du rapport 2011 de la commission sur l’image des femmes dans les médias, intitulé « Les expertes : bilan d’une année d’autorégulation », remis ce 7 décembre à Roselyne Bachelot.

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Mise en place en février 2008, la commission sur l’image des femmes dans les médias est chargée par le ministère des Droits des femmes (sous tutelle du ministère des Solidarités et de la Cohésion Sociale) de rendre compte de l’évolution de la place accordée à l’autre moitié du ciel dans les journaux, dans les postes et sur les écrans français. D’abord pensée comme une opération temporaire, la commission a été pérennisée en mai 2011, par arrêté ministériel.

Présidée par l’auteure et journaliste Michèle Reiser, la commission suit depuis octobre 2010 (date de la signature d’un acte d’autorégulation par les responsables d’une cinquantaine de médias) les démarches engagées vers la parité. Le rapport remis à la ministre des Droits des femmes, Mme Roselyne Bachelot analyse le bilan après un an d’observations, sur l’évolution de la présence des femmes, et plus particulièrement d’expertes (à distinguer, donc, des animatrices, journalistes ou personnalités invitées), dans 18 des médias signataires. Et globalement, le bilan n’est pas positif.

Le corpus analysé regroupait 6 magazines de presse hebdomadaire, 7 émissions de radio, et 11 journaux et magazines télévisés. Au gré d’auditions des responsables des médias en questions, de visionnages, lectures et écoutes sur une période donnée, et de débats manifestement houleux, il en est ressorti que, sur 1007 spécialistes invités, 185 seulement étaient des femmes, soit 18% de présence. La presse hebdomadaire mixte laisse la part belle aux hommes, avec seulement 14,6% de femmes invitées à apporter leur éclairage. Et contrairement à ce qu’on le pourrait le penser, la presse féminine ne met pas plus en avant les expertes, puisqu’on compte quasiment autant d’hommes que de femmes consultés. La radio, avec 23% d’invitées s’en tire à peine mieux. Enfin, la télévision offre un taux de présence d’expertes de 18%.

Les arguments avancés pour expliquer ou justifier ces faibles chiffres sont multiples. Tout d’abord, les mentalités au sein même des médias peuvent parfois être, inconsciemment, rétrogrades ; les postes à responsabilités, souvent occupés par des hommes vont dans ce sens. De même, les "pourvoyeurs d'expert(e)s interrogés" auront plus facilement tendance à envoyer un homme qu’une femme pour honorer une interview. Dans le même ordre d’idée, l’argument de la résistance du réel est avancé : comment inviter une cheffe d’entreprise inscrite au CAC 40 quand on sait qu’il n’y a justement pas (plus depuis le départ d'Anne Lauvergeon de la tête d'Areva) en France de femme dirigeante au CAC ? Enfin, il y a l’argument de l’urgence et donc de la facilité. Dans une actualité brûlante, chaînes de télévision et stations de radio auront plus facilement tendance à faire intervenir des personnes dont ils sont sûrs de l’expertise. Or, depuis environ 25 ans, les plateaux télévisés ont été trustés très largement par les hommes. Et de fait, les expertes sont moins facilement conviées. Parmi d’autres explications plus marginales, les femmes demanderaient plus souvent à leur hiérarchie si elles peuvent intervenir, leur manque de notoriété, et même, paraît-il, le fait que selon certains/e/s producteur/trice/s les femmes sont moins bonnes « clientes » que les hommes (dixit l'équipe de C dans l'air sur France 5...), et plus timides…

Marie-Christine Saragosse, directrice générale de TV5Monde, lors du colloque Femmes et médias du 7 décembre, explique les recettes et écueils de TV5Monde dans la mise en oeuvre de la parité - photo Thomas Hajdukowicz
Marie-Christine Saragosse, directrice générale de TV5Monde, lors du colloque Femmes et médias du 7 décembre, explique les recettes et écueils de TV5Monde dans la mise en oeuvre de la parité - photo Thomas Hajdukowicz
Quelles solutions ?

Face à ce constat, et dans une optique de parité dans les médias, le Législateur ne peut pas grand-chose, contrairement à ce qui a pu être fait dans le domaine politique. « On ne peut pas avoir de méthode coercitives vis-à-vis des médias, au nom de la liberté de la presse. La presse doit être protégée dans son espace de liberté. On ne peut avoir qu’une démarche incitative, de prise de conscience » avance donc la ministre Roselyne Bachelot. C’est donc sur la base du volontarisme que se distinguent les « bons élèves » de l’étude, parmi lesquels Psychologies Magazine (pour la presse écrite)et TV5MONDE pour la télévision. Ces deux médias, qui tendent aujourd’hui à la parité dans leurs invités, ont su rééquilibrer leurs plateaux grâce à quelques mesures fortes prises en interne. Parmi celles-ci, la constitution d'un carnet d'adresses ad hoc la création d’un/e référent/e, chargé/e de rappeler aux équipes rédactionnelles l’importance de la parité.

« Il y a une démarche qui ressort du rapport et qui me paraît tout à fait intelligente. C’est la création d’un référent placé au plus près de la direction (il faut que ça parte d’en haut). Il quantifie et qualifie les choses, et a en quelque sorte un rôle de vigie sur ces questions. C’est une des démarches qui peut être mise en avant. La constitution d’un vivier d’expertes est une autre solution, c'est-à-dire avoir un vrai carnet d’adresse. Nous sommes d’ailleurs à la disposition de ces médias. S’ils souffrent de difficultés pour constituer ce vivier d’expertes, on les aidera ! »
La parité dans les médias : la France en manque d'expertes

Un plateau typique de l'émission C dans l'air, quatre hommes autour du présentateur Yves Calvi
Un plateau typique de l'émission C dans l'air, quatre hommes autour du présentateur Yves Calvi
L’idée d’une mise en commun de ce carnet d’adresse féminin global commence donc à faire son chemin. Entre autres idées retenues, notons aussi l’organisation régulière annuelle de colloques par la Commission, pour faire part de ses avancées, mais aussi éclairer sur certains points précis de la présence des femmes dans les médias. De même a été proposé l’établissement d’un guide de bonnes pratiques et de sensibilisation, à l’instar de modèles qu’on peut retrouver au Canada par exemple.

En 3 ans d’existence de la commission, la place des femmes dans les médias semble avoir bien peu évolué. Cependant, les efforts faits par certains semblent déjà essaimer, les échanges ayant eu lieu lors des différentes tables rondes allant dans ce sens.

TV5Monde en route pour la parité

Au delà du site Terriennes, les équipes de TV5Monde ont conjugué leurs efforts pour améliorer la présence des expertes sur nos antennes. Plusieurs coups de sonde ont été réalisés tout au long de l'année écoulée, sur les Journaux télévisés et sur certains magazines propres à la rédaction. Voici le décompte du mois de novembre 2011 :

Dans les JT  (étude menée sur la semaine du 21 novembre au 27 novembre
Cinq expertes pour dix hommes, invitées dans les JT, soit 33%

Dans les émissions magazines hebdomadaires ou quotidiennes (mois de novembre 2011)

Kiosque
8 femmes pour 20 hommes, soit 40%

Coup de Pouce pour la planète
1 sur 4, soit 25%

Maghreb Orient Express
7 sur 14, soit 50%

L’Invité
7 sur 23, soit 30%

Le Bar de l’Europe
4 sur 8, soit 50%

7 jours sur la planète
0 sur 4, soit 0%

Il nous faut encore, bien entendu, faire mieux...