La photographe Arianna Sanesi interpelle ses concitoyens sur le féminicide en Italie

Italie, Fiorenzuola d’Arda (PC)
Italie, Fiorenzuola d’Arda (PC)
(c) Arianna Sanesi

La photographe italienne Arianna Sanesi travaille sur le féminicide. A travers le projet « J’aimerais que vous puissiez me voir », elle met en lumière ce phénomène inquiétant. 

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Dans la péninsule italienne, l’assassinat brutal de Sara Di Pietrantonio, début juin 2016, a remis sous le feu des projecteurs le problème du féminicide. Pour rendre hommage à la jeune femme dont le corps a été retrouvé carbonisé - son ex-compagnon a avoué le crime -, des marches de solidarité silencieuses ont été organisées dans différentes villes dont Naples, Florence et Rome.

Tuer sa compagne, sa mère ou sa fille…En général, ces faits divers sont classés comme « crimes passionnels ». Un autre terme, beaucoup plus apprécié des associations et des féministes, désigne le fait de tuer une femme en raison de son genre : il s’agit du féminicide.

En Italie, une femme tombe tous les deux jours et demi sous les coups

En France, le mot est entré dans le dictionnaire dans l’édition 2015 du Petit Robert mais il n’existe pas dans le cadre juridique. Depuis 2013, nos voisins italiens l’ont intégré dans leur législation par le biais d’un décret-loi sur les violences faites aux femmes. La justice peut donc condamner de manière spécifique ce type de crime.

Il faut dire qu’au pays de Dante, de 2005 à 2013, 1036 femmes ont été assassinées dont 134 pour la seule année 2013 par leur petit ami, leur compagnon, leur mari. La violence des hommes contre les femmes touche toutes les zones géographiques de la péninsule, tous les âges et toutes les couches sociales. L’ONU avait même enjoint l’Etat italien à agir. La photographe Arianna Sanesi qui a travaillé sur cette question de société estime qu’il faudrait en faire plus. (> découvrez le travail de Arianna Sanesi sur son site)
 
La mère de Rossana, 19 ans, assassinée par son petit ami il y a vingt et un ans. Il a obtenu son master en prison et vit avec sa famille, à quelques kilomètres de là où habite la mère de Rossana dont l’une des plus grandes peurs est de le croiser. Elle n’a jamais reçu la moindre indemnisation.
La mère de Rossana, 19 ans, assassinée par son petit ami il y a vingt et un ans. Il a obtenu son master en prison et vit avec sa famille, à quelques kilomètres de là où habite la mère de Rossana dont l’une des plus grandes peurs est de le croiser. Elle n’a jamais reçu la moindre indemnisation.
(c) Arianna Sanesi


L’artiste, âgée de 40 ans et installée en France depuis plusieurs années, a voulu mettre en lumière ce thème, grâce à l’appui du festival Photoreporter International de Saint-Brieuc. Les victimes n’étant plus là pour en parler, il a fallu trouver un biais pour raconter ces histoires brisées de femmes, emportées par la jalousie ou la folie meurtrière de leur compagnon. Avec sa complice, la journaliste Alessandra Gavazzi, qui travaille sur ces questions depuis plus de sept ans, elles ont commencé par contacter les familles des victimes grâce aux associations et aux avocats.

« Nous avons mis beaucoup de temps à rencontrer les familles des victimes, explique Arianna. Sur une trentaine de familles sollicitée, seules 5 ont accepté de parler. » La plupart ont refusé en raison d’une douleur encore trop forte, trop présente. Celles qui brisent le silence le font pour « ne pas qu’on oublie leur fille », souligne Arianna.

J’ai cherché à montrer ce qui n’était pas visible
Arianna Sanesi

La photographe a donc articulé son travail autour de quatre parties. La première partie reprend des éléments du reportage fait dans les familles : le portrait poignant dans la pénombre d’une jeune fille qui dort dans la chambre de sa soeur depuis qu’elle a été assassinée. La deuxième partie s’articule autour de photos de graffitis trouvés sur les murs de villes italiennes -tous parlent d’amour- : « tu es tout pour moi » écrit sur le pignon d’une façade, « reviens-moi, remettons-nous ensemble, je t’aime » sur un mur. La troisième partie est consacrée à des natures mortes qui dressent un portrait en creux de la victime (une peluche par exemple ou des objets symboliques). « J’ai cherché à montrer ce qui n’était pas visible », détaille la photographe. Et parfois, c’est glaçant. Une photo de trophée de football s’accompagne de la légende : après avoir tué Cristina et ses deux enfants, son mari est allé au bar du coin voir la finale de la Coupe du Monde.
 

Rosa, étranglée par son mari, disait qu’elle n’avait que de la vaisselle en papier parce qu’il cassait tout à chaque fois qu’il se mettait en colère.
Rosa, étranglée par son mari, disait qu’elle n’avait que de la vaisselle en papier parce qu’il cassait tout à chaque fois qu’il se mettait en colère.
(c) Arianna Sanesi


Enfin, la dernière partie est faite de photographies nocturnes. « Je voulais des ambiances italiennes, lance Arianna, il y a aussi une portée symbolique : on ne sait pas ce qui arrive derrière une fenêtre. » C’est d’ailleurs toute l’idée qui sous-tend le message que veut faire passer Arianna et la journaliste Alessandra Gavazzi. Il y a encore beaucoup à faire pour briser le silence et ne pas laisser se produire des drames dans l’intimité des couples. « Pour moi, la notion de crime passionnel est très trompeuse, relève la photographe. Il n’y a pas d’amour dans ce geste que du mépris pour l’autre et pour la femme. De plus, quand on parle de crime passionnel, on occulte ceux qui parmi les assassins ont de vrais problèmes mentaux. »

N’est-on pas le pays de la passion, de l’amour et de la jalousie ?
Alessandra Gavazzi, journaliste

La journaliste Alessandra Gavazzi qui a apporté sa contribution au projet, enquête pour un magazine italien sur ces questions. Elle souligne aussi la spécificité de son pays. « Partout dans le monde, le fait d’assassiner des femmes est lié aux stéréotypes sur le genre. En Italie, ces facteurs sont exacerbés par la culture et la mentalité. N’est-on pas le pays de la passion, de l’amour et de la jalousie ? ». Les deux femmes en sont convaincues : mentionner le féminicide dans la loi est un premier pas mais il ne suffit pas. Ce sont des générations entières qu’il faut éduquer.
 

 "Viens chez moi, retourne avec moi, je t'aime"
 "Viens chez moi, retourne avec moi, je t'aime"
(c) Arianna Sanesi