La plume de Maha Jouini, trempée dans la vie des Tunisiennes et des Berbères

Maha Jouini en tenue berbère de Tunisie
Maha Jouini en tenue berbère de Tunisie

Alors qu’elle se rendait à une rencontre organisée par l'Institut de Genève des Droits de l'homme à Marrakech, en 2011, la jeune écrivaine Maha Jouini découvre la « question » tamazight, à laquelle son histoire familiale la rattache, et décide aussitôt d’en faire un levier militant, en particulier pour faire avancer la cause des femmes, comme avant elle Inas Miloud, berbère, libyenne et féministe. Rencontre avec une Tunisienne qui tente, loin des méthodes très médiatisées de l'ex Femen Amina, de faire bouger les lignes...

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« J’ai commencé à m’interroger sur mes origines amazighes lors d’un voyage au Maroc… » Maha Jouini aura vécu ce genre d’expérience à laquelle on ne s’attend pas et qui peut être considérée comme anecdotique mais qui change le cours de toute une vie. Alors qu’elle se rendait à une rencontre organisée par l'Institut de Genève des Droits de l'homme à Marrakech, en 2011, cette jeune femme de 26 ans va d’étonnement en étonnement : qu’elle sorte ou qu’elle aille faire ses courses, tout le monde lui parlait en tamazight, langue que l’écrivaine et journaliste arabophone tunisienne ne comprenait pas. Maha, dont le prénom désigne aussi une gazelle vivant dans le Sahara et connu pour la beauté de ses yeux, aurait pu s’en aller poussant un soupir de lassitude, ou tout simplement répondre en arabe. Après tout, l’important est de faire ses emplettes. « Non, dit-elle, cela m’a fait réfléchir et poser cette question : “Suis-je arabe ou amazighe ?” Si les Marocains ont pensé que j’étais berbère, c’est que je ne suis pas étrangère à cette terre. Le Maroc m’a alors appris qu’être Maghrébin ne signifiait pas être arabe. »

Si les conflits identitaires peuvent être difficiles à gérer pour une personne qui les subit. Maha a pourtant tout résolu très vite : « Mes yeux disent à qui j’appartiens, mes cheveux ont une texture déterminée et le brun de ma peau dit que je ne suis pas orientale. Dès lors, j’ai décidé de consacrer ma vie à me battre pour l’identité amazighe. Après tout, je n’ai rien volé. Je parle de mon histoire et des femmes qui m’ont portée et mise au monde. »

Maha Jouini sillonne le Maghreb pour parler de la condition de la femme
Maha Jouini sillonne le Maghreb pour parler de la condition de la femme
L’Afrique du Nord se révèle alors à Maha Jouini telle qu’elle devrait être : un espace de partage et de découverte de soi et des autres, non un lieu de clôtures où l’on se déchire et où l’on s’ignore comme l’ont conçu les régimes dirigeants.

L’apprentissage

Après avoir été confrontée à la question de son identité au Maroc, c’est en Libye qu’elle commence à apprendre la plus vieille langue du bassin méditerranéen encore parlée. Dans ce pays, elle découvre les effets de la politique de destruction massive menée par Kadhafi contre la culture et la langue berbères : arrestation et liquidation des militants berbères, interdiction de s’exprimer dans une autre langue locale en dehors de l’arabe, destruction des vestiges historiques… Cela n’est pas si différent de ce qui fut pratiqué par Bourguiba puis par Ben Ali, dans la Tunisie post coloniale : « Avant la révolution, les Tunisiens ne parlaient pas de l’oppression et de l’injustice. Personnellement, je n’avais jamais pensé à militer pour une cause identitaire ou culturelle ; j’étais membre de  l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) et au Parti Démocrate Progressiste (PDP), un parti de l’opposition. »

La chute de Ben Ali a réjoui la jeune militante. Elle avoue avoir chanté et dansé dans les rues de Tunis. Mais, d’après elle, les choses ont vite tourné à l’aigre : « Les islamistes ont pris le pouvoir et le vent de l’oppression a de nouveau soufflé. Le Parti Ennahda accuse tous ses opposants d’être des “mécréants”. La transition ne sert que les islamistes qui bénéficient de toutes les subventions gouvernementales. Ils ont toute latitude pour agir : on les voit s’arroger l’espace des mosquées et bénéficier de l’impunité judiciaire même quand ils détruisent des églises ou des mausolées soufis. Par ailleurs, ils construisent des écoles pour enseigner la religion selon le courant salafiste et wahhabite. »

Cette nouvelle Tunisie, Maha la résume en une comparaison on ne peut plus évocatrice : « Avant la révolution, Ben Ali accusait ses opposants d’être des traitres au service de l’étranger ; après la révolution, les islamistes nous accusent d’être des mécréants ennemis de l’islam. »

Maha Jouini tenant le drapeau amazigh
Maha Jouini tenant le drapeau amazigh
En ce qui concerne l’histoire culturelle tunisienne, le gouvernement actuel semblait se placer en bon héritier tout disposé à poursuivre l’œuvre léguée par Ben Ali : « Le ministre de la culture M. Mehdi Mabrouk a refusé la création d’un Centre Culturel Amazigh à Tunis. Au lieu de cela, il a proposé de construire un musée dédié à cette culture dans le Sud du pays. D’après lui, nous n’existons pas. C’est à peine si nous faisons partie du passé. L’histoire de la Tunisie commencerait avec l’arrivée des arabes. De la sorte, il veut nous marginaliser en sous-entendant que les Berbères se réduisent aux locuteurs de la langue qui vivent dans le sud. Or, tous les Tunisiens, qu’ils parlent ou pas tamazight, sont berbères. »

La force de la plume

Mais la mobilisation des associations amazighes est telle que tous les espoirs sont permis. Le vendredi 30 août 2013, et après un bras de fer d’une semaine, le gouvernement a cédé et accepté d’inscrire un nouveau-né sous le prénom « Amazigh ». Dans un premier temps, lorsque le père s’était rendu à la municipalité de Tunis, il s’était vu refuser ce prénom.


Maha Jouini croit au pouvoir de la plume. Elle tient à militer et à se battre à travers ses écrits. Nouvelliste consacrant ses écrits aux peines et difficultés des femmes, elle est aussi correspondante du web-média Oussan Libya et chroniqueuse pour L’Agence d’Information de la Femme (lien en arabe) qui entend « améliorer l’image des femmes arabes dans les médias ».

Elle est aussi consultante au sein de Congrès Mondial Amazigh (CMA) et active dans l’association tunisienne Notre culture d’abord, ainsi que dans l’Association féminine de la culture amazighe. Et pour conjuguer ces combats, féministe et culturel, journalistique et associatif, Maha a créé son propre site d’information Tunaruz (Porteuse d’espoir, lien en arabe), afin de « présenter la culture amazighe de Tunis car les médias refusent d’aborder ce sujet ».

Sur le site kurde Al Hiwar Al-Moutamadin (L’échange moderne) auquel elle contribue régulièrement avec des billets politiques et culturels, elle répond à ses détracteurs qui lui reprochent d’être tout à la fois « audacieuse, vulgaire et impolie » : « Je n’existe que dans le texte et je n’ai pas honte d’écrire dans la langue de la rue […]. Je suis désolée pour vous mes nobles messieurs, ceci est une plume populaire où les femmes sont semblables aux hommes. Cette comparaison n’est pas pour  faire “genre” mais l’injustice et la pauvreté ne séparent pas les deux sexes et ne donnent pas aux femmes un modèle de vie et aux hommes un autre. Nous sommes tous égaux et dégustons ensemble le même pain et la même harissa… ».

Être ou ne pas être, tout le reste n’est que littérature

« Nos préoccupations, tient à préciser Maha Jouini pour montrer que l’avenir en Tunisie n’est pas une porte close, sont : le développement durable des régions amazighes qui sont montagneuses et abandonnées, combattre la centralisation et l’esprit régionaliste qui gouvernent aux destinées du pays et aggravent les difficultés de ces régions. Il nous faut aussi sauver la langue amazighe de la disparition en l’enseignant. » Parce qu’elle se dit « en guerre pour défendre la patrimoine amazigh », la jeune femme compte reprendre ses études et faire un Master en Patrimoine de Tunisie.

Le combat de Maha, pour la véritable histoire et l’identité de son pays, devrait être celui de tous les Tunisiens s’ils ne veulent pas que leur révolution leur soit confisquée. C’est en tout cas ce qu’elle veut transmettre lorsqu’elle appelle ses compatriotes « à se mobiliser pour que la Tunisie ne devienne pas une pâle copie des pays du Golfe ou de l’Afghanistan. » Et de conclure : « Que l’on soit berbérophone ou pas, nous devons résister car aujourd’hui il est question de notre existence. Être ou ne pas être, tout le reste n’est que littérature. »